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Full text of "Les idées pédagogiques de Don Bosco"

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Les  Idées  pédagogiques 

de 

Don  Bosco 


COLLECTION 
«  LES   IDÉES    PÉDAGOGIQUES  » 


EN  VENTE  : 

i.  —  Les  Idées  Pédagogiques  de  saint  Pierre  Four- 

nier,  par  J.  Renault,  in- 12,  orné  d'un  portrait  du  saint.     2.00 

2.  —  Les  Idées  Pédagogiques  de  la  bienheureuse 
Julie  Billiart,  par  M.  Halcant,  in-12,  orné  d'un  portrait  de  la 
Bienheureuse,  d'un  fac-similé  de  son  écriture  et  de  plusieurs  gra- 
vures hors  texte 1 .  50 

3.  —  Les  Idées  Pédagogiques  de  Montaigne,  par  J. 
Renault,  in-i  2,  orné  de  son  portrait 1 .  50 

4.  —    Les    Idées    Pédagogiques    de    Don    Bosco,  par 

L.  Breckx,  professeur  d'Ecole  Normale  à  Gand,  in-12,  orné  d'un 
portrait  hors  texte 1 .  50 

5.  —  Les  Idées  Pédagogiques  de  Fénelon,  par  J.  Re- 
nault, in-12,  orné  d'un  portrait  hors  texte 2.00 


LE  VÉNÉRABLE  DON  JEAN  BOSCO 

Fondateur  des  Salésiens  (1815-1888) 


f^À<É-  $£**#*-  U^^  tXr&L*~   oa^uÔq^ 


LES  IDEES  PÉDAGOGIQUES,  IV 

L.  BRECKX 

Professeur  d'Ecole  normale 


Les  Idées  pédagogiques 


de 


Don  Bosco 


V,y. 


PARIS  (VI) 
P.  LETH1ELLEUX,    L1BRAIKE-ÏÏDITEUH 

10,    RLE    CASSKTTE,    10 


AVANT-PROPOS 


Don  Bosco  est  une  des  figures  les  plus  attachantes 
du  xixe  siècle.  Il  naît  dans  un  obscur  hameau  ita- 
lien, sous  le  toit  d'un  pauvre  paysan.  Mais,  intelli- 
gent, laborieux  et  riche  d'un  grand  cœur,  il  atteindra 
ces  hauteurs  sereines  de  l'humanité  d'où  nous  des- 
cendent la  lumière  et  la  chaleur.  Ce  plébéien,  élevé 
loin  de  toute  école  par  une  veuve  campagnarde, 
deviendra  prêtre,  éducateur  des  pauvres,  père  des 
orphelins. 

Dès  son  enfance  se  manifesta  en  lui  ce  quelque 
chose  d'indéfinissable  qui  marque  les  conducteurs 
des  foules.  Au  village  natal  les  enfants  accourent  de 
partout  pour  applaudir  ce  joyeux  acrobate  et  pour 
écouter  le  jeune  catéchiste.  Élève  au  séminaire,  c'est 
lui  qui  conduit  les  âmes  et  enseigne  ce  qu'est  un 
prêtre.  Élevé  au  sacerdoce,  la  charité  la  plus  intense 
rayonne  de  son  cœur  apostolique.  Toutes  les  néces- 
sités, toutes  les  misères  crient  vers  lui  et  tendent 
la  main  comme  vers  le  mandataire  de  la  Providence. 

Au  milieu  du  xixe  siècle,  le  merveilleux  éclate 
sur  ses  pas  et  met  comme  un  nimbe  moyenâgeux 
autour  de  ses  créations  modernes.  Les  jeunes  ^ens 
se  pressent  par  milliers  dans  les  patronages  et  les 
écoles  qu'il  leur  ouvre  de  toutes  parts;  des  prêtres 
en  grand  nombre  viennent  à  son  secours  et,  com- 
muniantà  sa  charité  évangélique,  portent  sa  parole 

LES   IDÉES  PÉDAGOGIQUES   DE   DON    BOSCO.  —    I 


2  LES   IDÉES  PÉDAGOGIQUES     DE   DON  BOSCO 

aux  quatre  coins  du  monde  ;  les  foules  viennent 
écouter  ses  paroles  simples  et  lui  jettent  qui,  leur 
or,  qui,  le  fardeau  de  leur  cœur  ;  le  tout-Paris  pro- 
fane lui-même,  aussi  ému  qu'étonné,  l'acclame  et 
contribue  par  la  voix  de  sa  presse  à  rendre  mondiale 
la  réputation  de  sainteté  de  ce  Vincent  de  Paul 
italien. 

Don  Bosco,  après  tant  de  travaux,  mourut  comme 
un  saint. 

Ce  fut  le  cri  du  Pape  lui-même,  à  l'annonce  de 
son  trépas.  Les  princes  de  l'Église  et  les  puissants 
du  monde  escortèrent  la  dépouille  mortelle  de  l'en- 
fant des  Becchi  ;  ce  fut  une  marche  triomphale,  une 
véritable  apothéose  :  20.000  personnes  compo- 
saient le  cortège,  100.000  assistants  formaient  la 
haie.  Autour  de  sa  tombe  des  milliers  d'enfants 
sont  élevés  dans  son  esprit.  Pour  les  nourrir  on  a  le 
pain  que  ses  disciples  implorent  quotidiennement 
de  la  Providence  et,  miracle  constant,  aucun  jour 
la  Providence  n'oublie  de  le  leur  faire  apporter  par 
la  charité. 

L'esprit  de  Dieu  continue  ainsi  à  reposer  sur  la 
mémoire  de  Don  Bosco,  qui  lui-même  continue  de 
vivre  dans  ses  fils  pour  le  bien  du  peuple  chrétien 
et  de  l'humanité  tout  entière. 

L'Église,  en  reconnaissant  les  hautes  vertus  et 
les  bienfaits  inappréciables  de  ce  serviteur  de  Dieu, 
a  commencé  par  sanctionner  le  jugement  unanime 
des  foules  et  a  décerné  à  Don  Bosco  le  titre  de 
Vénérable. 

Le  monde  de  la  pédagogie  reconnaîtra  bientôt 
en  lui  un  initiateur  et  un  modèle. 

A  l'auréole  du  saint  et  au  mérite  du  père  des  or- 
phelins s'ajoutera  ainsi  la  gloire  du    pédagogue^ 


AVANT-PROPOS 


II  a  piru  de  Don  Bosco  de  nombreuses  et  très 
intéressantes  biographies.  Jusqu'à  ce  jour  toutefois, 
aucune  étude  systématique  n'a  mis  en  relief  son 
œuvre  pédagogique. 

Don  Bosco,  par  ce  qu'il  a  réalisé  plus  encore  que 
par  ses  théories,  mérite  de  prendre  place  parmi  les 
grands  praticiens  de  l'éducation. 

Pour  le  montrer  sous  cet  angle,  il  nous  a  suffi  de 
réunir  les  traits  épars  dans  les  études  générales  pu- 
bliées sur  ce  saint  homme;  de  sorte  que  nous  avons 
eu  a  ce  travail  plus  d'agrément  que  de  mérite. 

Parmi  les  sources  auxquelles  nous  avons  puisé, 
citons  particulièrement  : 

Vie  de  Don  Bosco,  par  J.-M.  Villefranche. 

Vie  du  Vénérable  Don  Bosco,  par  J.-B.  Francesia. 

Don   Bosco  (Contemporains)   par  Saint-Hcgon. 

Le  Jeune  éducateur  chrétien,  psr  S.  Scaloni. 

Le  Vénérable  Don  Bosco,  Paris,  Maison  Ozanam. 

Les  Bulletins  Salésiens,  Turin. 

Don  Bosco  et  les  Salésiens,  par  le  Comte  Fleiiry 
(Scence  et  Religion),  Bloud,  Paris. 


NOTICE   BIOGRAPHIQUE 


Les    influences    du     milieu. 

Jean  Bosco  naquit  à  Castelnuova  d'Asti,  près 
de  Turin,  le  15  août  1 8 î 5 .  A  l'âge  de  deux  ans  il 
perdit  son  père,  un  honnête  paysan. 

Sa  mère,  Marguerite  Bosco,  devenue  vevive  à 
l'âge  de  29  ans,  n'en  marquera  que  plus  profondé- 
ment son  empreinte  dans  l'âme  de  ses  trois  fils. 
C'était  une  femme  peu  instruite  mais  douée  d'un 
rare  bon  sens.  Là  rectitude  de  son  jugement,  une 
tendre  piété  et  un  grand  dévouement,  allié  à  une 
fermeté  toute  virile,  en  firent  une  mère  exemplaire 
et  la  digne  institutrice  d'un  futur  éducateur. 

Jusqu'à  l'âge  de  dix  ans,  le  jeune  Bosco  n'avait 
d'autres  leçons  que  les  récits  édifiants  de  sa  mère, 
d'autres  occupations  que  la  garde  des  troupeaux 
avec,  comms  intermèdes,  les  offices  à  l'église  et  des 
jeux  d'adresse  sur  un  poirier. 

Le  large  souffle  de  la  nature  passe  librement  à 
travers  cette  paisible  enfance.  C'est  dans  un  coin 
presque  sauvage  du  Piémont  que  l'humble  maison 
des  Bosco  s'isolait  sur  le  penchant  d'une  colline. 

Le  travail  y  est  la  grande  loi,  l'obligation  heu- 
reuse et  féconde.  Marguerite  assujettit  ses  enfants 
à  toutes  les  besognes  du  ménage  et  des  champs. 


NOTICE  BIOGRAPHIQUE  O 

Dès  le  lever  du  soleil,  en  été,  et  longtemps  av^r.t, 
en  hiver,  les  petits  Bosco  ouvrent  la  journée  par  la 
prière.  «  La  vie  est  trop  courte,  disait  la  mère,  pour 
en  perdre  la  moindre  partie.  » 

L'excès  de  fatigue  n'est  point  redouté.  Les  repas 
restent  toujours  d'une  frugalité  extrême.  La  nuit, 
on  couche  sur  la  dure.  Lorsque,  plus  tard,  Jean  sera 
au  séminaire,  il  y  portera  le  matelas  prescrit.  Mais 
aux  vacances,  la  mère  le  lui  fera  rouler  et  ficeler 
soigneusement  dans  une  couverture,  estimant  l'inu- 
tile douceur  comme  une  nuisance. 

On  le  voit,  maman  Marguerite  tâchait  de  donner 
une  robuste  trempe  à  ses  enfants  ;  elle  assouplit 
leurs  âmes  et  leurs  corps  aux  rigoureuses  lois  qui 
nous  dominent  et  en  dehors  desquelles  ni  la  santé 
ni  la  vertu  ne  peuvent  fleurir.  Nous  sommes  les 
soldats  du  Christ,  disait-elle,  toujours  sous  les  or- 
mes, toujours  en  présence  de  l'ennemi.  Celui  qui 
ne  peut  rien  endurer  est-il  capable  de  vaincre  dans 
la  lutte  qui  est  la  vie  ? 

L'ne  telle  éducation  peut  paraître  dure,  à  nos 
jours  de  mollesse  où  les  mères  trop  souvent  esti- 
ment qu'il  ne  faut  faire  aux  enfants  nulle  peine. 
Mais  c'est  au  fruit  qu'on  connaît  l'arbre,  aux  résul- 
tats la  valeur  des  principes  d'éducation.  Or  l'éduca- 
tion faite  de  mollesse  et  d'infinies  condescendances 
que  promet-elle  à  la  famille  de  dem  lin,  à  la  société 
chrétienne?  Que  sont  ces  résultats  en  comparaison 
des  fruits  d'une  jeunesse  laborieuse  et  de  vertu 
austère  ?  Quelle  piètre  figure  ne  font  pas  DOS  fre- 
luquets mondains  à  côté  de  ce  robuste  paysan  qui 
puise  dans  les  réserves  d'une  rude  jeunesse  les  for- 
ces d'une  vie  intense  et  féconde  à   t>  us  égards  ! 

La  vertu  est  une  flamme  intérieure  qui  ne  tarde 


6  LES    IDÉES    PÉDAGOGIQUES    DE    DON    BOSCO 

guère  à  rayonner.  Aussi,  de  bonne  heure,  nous 
voyons  le  jeune  Bosco  devenir  un  centre  d'admira- 
tion et  d'attrait.  Une  puissance  spéciale,  révéla- 
trice de  tout  un  avenir,  marquait  Jean  :  celle  d'at- 
tirer les  enfants,  de  les  aimer  et  de  s'en  faire  aimer. 
Ce  petit  campagnard, qui  savait  à  peine  lire  et  écrire, 
était  recherché  déjà  par  tous  ses  petits  compagnons  ; 
dès  qu'ils  apercevaient  Jean,  ils  couraient  à  lui  et 
le  priaient  de  raconter  une  histoire. 

Les  grandes  personnes  s'unissaient  aux  enfants 
et  sur  la  route  de  Gastelnuova  ou,  l'hiver,  aux  veil- 
lées, debout  sur  une  table,  le  petit  prédicateur  de 
huit  ans,  après  le  signe  de  la  croix  et  un  Ave  Maria, 
intéressait  tout  le  monde  autant  par  sa  manière 
ingénue  de  raconter  que  par  ses  récits  ou  par  les 
sermons  du  dimanche  qu'il  embellissait. 

Devenu  un  peu  plus  grand,  Jean  corsait  ces 
séances  par  ses  tours  peu  ordinaires  de  saltimban- 
que et  de  prestidigitateur. 

Ainsi,  par  une  vocation  précoce  d'apôtre,  il  se 
servait  des  avenues  qui  s'ouvraient  devant  lui, 
comme  d'une  voie  que  Dieu  lui  traçait,  pour  l'en- 
seignement des  vérités  de  la  religion. 

Le  désir  de  se  consacrer  à  Dieu  par  la  prêtrise  ne 
pouvait  tarder  à  se  lever  d?ns  un  tel  cœur.  Aussi, 
un  soir,  au  retour  d'une  de  ses  séances  dominicales, 
il  s'en  ouvrit  à  sa  mère  et  traça  du  même  coup  l'i- 
déal qu'il  rêvait  réaliser  :  «  Si  je  puis  arriver  un  jour 
au  sacerdoce,  je  consacrerai  ma  vie  entière  aux  en- 
fants. Je  les  attirerai  vers  moi  ;  je  les  aimerai  et 
m'en  ferai  aimer  ;  je  leur  donnerai  de  bons  conseils 
et  me  dépenserai  sans  mesure  pour  le  salut  de  leurs 
âmes.  » 


NOTICE    BIOGRAPHIQUE 


Les   études   d'un  jeune  homme  pauvre, 


Deux  obstacles  toutefois  se  dressaient  devant  le 
désir  du  fils  qui  était  aussi  celui  de  la  mère.  La  mo- 
dicité des  ressources  ne  permettait  pas  aux  Bosco  de 
payer  les  études  de  Jean,  et  d'autre  part,  Antoine, 
l'aîné  des  trois  enfants,  s'opposa  résolument  aux 
projets  de  son  demi-frère. 

Toutefois,  à  l'âge  de  douze  ans,  au  moment  où 
les  travaux  des  champs  chômaient,  Jean  obtint 
d'aller  prendre  des  leçons  chez  le  curé  de  Murialdo, 
un  village  voisin. 

Jamais  jeune  homme  n'apprécia  tant  le  bonheur 
de  pouvoir  étudier.  Aussi  ses  progrès  furent  éton- 
nants. C'est  à  l'aller  et  au  retour  de  Murialdo  qu'il 
lui  fallait  apprendre  ses  leçons  ;  le  temps  de  faire 
ses  devoirs,  il  dut  le  prendre  sur  le  sommeil  et  le 
repos  accordé  entre  les  travaux. 

Tant  de  courage  ne  désarma  pas  l'opposition 
d'Antoine.  Pour  mettre  fin  à  ses  récriminations  et 
pour  seconder  les  vues  manifestes  du  ciel,  Margue- 
rite engagea  son  enfant  à  quitter  la  maison  mater- 
nelle et  à  chercher  dans  la  ville  voisine,  avec  le  pain 
quotidien,  quelque  occasion  plus  favorable  de  pour- 
suivre ses  études. 

Jean  partit  donc,  à  l'âge  de  treize  ans,  empor- 
tant ses  humbles  vêtements  et  quelques  livres,  plein 
de  confionce  en  Dieu  qui  l'appelait  dans  la  voie  du 
sacrifice. 

Tour  â  tour,  selon  les  nécessités,  il  fut  garçon 
de  ferme,  apprenti  tailleur,  répétiteur  de  latin,  et 


8  LES    IDÉES    PÉDAGOGIQUES    DE    DON    BOSCO 

même  garçon  confiseur.  Durant  l'année  1833-34 
nous  trouvons  Jean  chez  un  tenancier  de  café.  Par- 
tout, il  conquit  la  sympathie  de  son  entourage  par 
les  charmes  de  sa  conversation  et  l'exemple  de  sa 
piété  communicative. 

Partout,  comme  au  village  natal,  ses  jeunes  com- 
pagnons se  groupèrent  autour  de  lui  et  lui  deman- 
dèrent, avec  les  distractions  honnêtes,  les  sages 
conseils.  Il  les  réunit  en  une  association  de  piété, 
qu'il  appela  Les  compagnons  de  la  Gaieié.  Les  jours 
de  congé,  pour  récréer  ses  camarades  et  les  empê- 
cher de  fréquenter  de  mauvaises  compagnies,  Jean 
organisa  une  académie  littéraire,  improvisa  une 
séance  dramatique  ou  reprit  son  tablier  de  jongleur. 

Il  était  d'ailleurs  aussi  remarquable  dans  les  jou- 
tes de  l'esprit  que  dans  les  exercices  du  corps.  Ses 
séances  académiques  eurent  bientôt  un  grand  suc- 
cès. Le  jeune  paysan  était  né  poète  ;  ses  travaux 
littéraires  charmaient  ses  condisciples  et  ses  pro- 
fesseurs eux-mêmes.  Ceux-ci  étaient  d'ailleurs  émer- 
veillés par  le  gain  moral  obtenu  par  ces  réunions 
autant  que  par  leur  influence  sur  le  développement 
intellectuel  de  leurs  élèves. 

Le  25  octobre  1835,  Jean  entra  au  séminaire.  Il 
serait  superflu  de  dire  que  le  jeune  séminariste  fut 
un  modèle  de  piété  et  de  travail.  Ses  confrères  trou- 
vèrent bien  vite  en  lui  un  ami  dont  le  savoir-faire 
égalait  le  dévouement.  Façonner  des  barrettes, 
raccommoder  des  soutanes,  soigner  Ips  malades,  pan- 
ser les  blessures,  il  était  habile  en  tout  ;  de  sorte  que 
tout  le  monde  avait  recours  à  ses  services.  Par  les 
services  rendus  Jean  entra  dans  l'intimité  des  cœurs. 
Il  joignit  bientôt  les  conseils  spirituels  aux  soins 
matériels  ;  il  aida  à  vaincre  les  difficultés,  à  sur- 


NOTICE    BIOGRAPHIQUE  H 

monter  les  peines  ;  son  zèle  et  son  amour  enflam- 
mèrent ceux  qu'il  servait. 

Jean  fit  au  séminaire  deux  ans  de  philosophie  et 
trois  ans  de  théologie.  Il  obtint  de  faire  la  quatrième 
année  pendant  les  vacances. 

Après  des  études  brillantes  et  une  longue  prépa- 
ration, faite  de  piété  et  de  vertu,  il  fut  ordonné 
prêtre,  le  27  mai  1841. 


Les  voies    mystérieuses  de  la  Providence.  — 
Au   Valdocco. 

Plusieurs  appels  se  firent  entendre  au  jeune  prêtre, 
au  sortir  du  séminaire  :  la  voix  du  cœur  lui  signala 
les  agréments  d'un  vicariat  au  lieu  natal  ;  la  voix 
du  monde  lui  fit  entrevoir  une  situation  avanta- 
geuse comme  précepteur  ;  la  voix,  de  Dieu  résonna 
plus  h-iut.  Sur  les  conseils  de  son  directeur  spirituel, 
Don  Cafasso,  Jean  Bosco,  résolu  de  servir  Dieu  dans 
les  œuvres  de  charité,  entra  dans  l'Institut  de 
Saint  François  d'Assise.  Dans  cette  école  supérieure, 
où  de  jeunes  prêtres,  sous  la  conduite  de  maîtres 
expérimentés,  achevaient  de  se  préparer  a  la  vie 
d'apostolat,  Don  Bosco  put  donner  libre  cours  au 
zèle  pour  le  salut  des  âmes  qui  n'avait  cessé  de 
grandir  en  lui.  Les  catéchismes,  la  visite  des  mala- 
des dans  les  hôpitaux,  des  détenus  dans  les  prisons, 
des  pauvres  dans  leur  taudis  lui  permirent  de  son- 
der l'étendue  des  maux  physiques  et  l'intensité  des 
misères  morales  de  cette  société  mêlée  à  laquelle 
une  grande  ville  en  formation  donne  asile. 

Ému  devant  l'immensité  do  cèfl  détresses,  Don 


10 


LES  IDÉES    PÉDAGOGIQUES    DE    DON  BOSCO 


Bosco  songeait  à  remédier  à  tant  de  maux.  Il  se 
demandait  comment  aider  les  nombreux  jeunes 
gens  qui,attirés  par  l'appât  de  gros  salaires,venaient 
de  toutes  parts  chercher  du  travail  dans  les  fau- 
bourgs de  Turin  en  construction  et  y  perdaient 
bientôt,  aux  logis  infâmes  et  dans  les  rues  déver- 
gondées, la  foi  et  les  mœurs  de  leur  enfance. 

La  Providence,  par  un  incident  peu  important, 
allait  lui  ouvrir  ces  voies  mystérieuses  qui  mène- 
raient vers  la  fondation  d'un  ordre  d'éducateurs, 
appelé  à  se  dévouer  à  toutes  les  misères  analogues 
sous  tous  les  climats  de  la  terre. 

C'était  le  matin  du  8  décembre  184t.  Don  Bosco 
se  disposait  à  dire  la  messe  dans  l'église  Saint-Fran- 
çois-d' Assise.  Tandis  qu'il  revêtait  les  ornements 
sacerdotaux,  il  entendit  le  bruit  d'une  dispute  et 
tourna  la  tête.  Il  vit  le  sacristain  tancer  d'impor- 
tance un  jeune  garçon  et  le  pousser  dehors.  Don 
Bosco  fut  pris  de  pitié  pour  l'enfant  et  le  fit  ramener. 
Le  gamin  avait  été  malmené  parce  qu'il  ne  savait 
pas  servir  la  messe.  Le  prêtre  lui  parla  avec  bonté 
et  l'engagea  à  suivre  les  cours  de  catéchisme.  Mais 
l'enfant,  un  pauvre  orphelin  d'Asti,  ne  sachant  ni 
lire  ni  écrire,  lui  avoua  qu'il  craignait,  à  l'âge  de 
16  ans,  de  venir  s'asseoir  au  milieu  de  bambins  rail- 
leurs. 

«  Eh  bien!  dit  Don  Bosco,  je  t'apprendrai  moi- 
même  le  catéchisme.  »  Le  soir  même,  il  lui  donna  la 
première  leçon  et  lui  recommanda  de  revenir  le 
dimanche  suivant  et  d'amener  quelques-uns  de  ses 
camarades. 

Le  soir  du  même  jour,  Don  Bosco  recueillit  un 
second  élève  dans  l'église  de  Saint-François-d' Assise. 
C'était  un  jeune  maçon  qui  s'était  endormi  pendant 
le  sermon.  Il  avait  essayé  d'écouter,  mais,  ne  com- 


NOTICE    BIOGRAPHIQUE  11 

prenant  rien,  il  s'était  mis  à  dormir,  en  attendant 
la  fin.  A  ce  jeune  homme  Don  Bosco  promit  des 
sermons  plus  appropriés  et  donna  rendez-vous  au 
dimanche  suivant. 

Les  deux  premiers  disciples  ne  se  firent  pas  faute 
de  revenir  près  du  bon  prêtre  et  lui  amenèrent  leurs 
camarades.  Leur  nombre  dépassa  bientôt  la  cen- 
taine. 

Don  Bosco  se  trouva  vite  embarrassé  de  son  suc- 
cès, car  où  recevoir  cette  jeunesse  nombreuse  avide 
d'entendre  sa  parole  ?  La  modeste  chambre  dans 
le  Refuge  Barolo  devint  trop  étroite  et  deux  pièces 
furent  bientôt  aménagées  ;  l'une  servirait  de  classe 
et  l'autre  de  chapelle.  Après  l'instruction  religieuse 
et  les  exercices  de  piété  on  pourrait  passer  à  d'hon- 
nêtes divertissements. 

Ces  réunions  de  jeunes  gens,  pour  la  plupart  des 
maçons  à  peine  dégrossis,  ne  se  passaient  pas  sans 
quelque  tapage  et  Don  Bosco  fut  bientôt  invité  à 
réunir  ces  jeunes  gens  ailleurs.  Alors  commença  une 
chasse  à  la  recherche  d'un  logis. 

Le  patronage  s'installa  successivement  dans  l'un 
ou  l'autre  sanctur.ire  désaffecté  ou  dans  quelque  salle 
prise  en  location.  Mais  partout  la  turbulence  des 
jeunes  g^ns  fit  s'élever  des  protestation?.  L'été  fut 
plus  favorable  :  on  pouvait  se  réunir  «m  plein  air 
dans  un  pré  ou  au  bout  d'un  champ.  Mais  là  encore 
les  dégâts  réels  ou  possibles  firent  enlever  l'auto- 
risation octroyée.  Aucune  maison,  aucun  coin  de 
terre  ne  voulait  de  ces  petits  vauriens  bruyants  et 
destructeurs. 

Un  brave  homme,  appelé  Pinari,  offrit  à  Don  Bos- 
co la  location  d'un  hangar  ;  c'était  le  salut.  Le 
jour  de  Pâques   18-16.  dans  cette  sorte  de  chenil 


12  LES    IDÉES  PÉDAGOGIQUES    DE    DON    BOSCO 

dûment  transformé,  la  sainte  messe  fut  dite  au 
milieu  d'une  assistance  nombreuse  et  sympathique 
à  l'œuvre  naissante. 

Peu  à  peu  ce  premier  établissemment  fut  agrandi. 
Don  Bosco  loua,  puis  acheta  les  maisons  voisines 
et  y  installa  les  écoles  du  soir.  L'humble  maison 
Pinardi  devint  le  berceau  de  l'immense  œuvre  salé- 
sienne.  Ce  fut  le  erain  de  sénevé  qui,  selon  la  parole 
de  l'Évangile,  devait  croître  et  devenir  un  grand 
arbre. 

Don  Bosco  l'appela  l'Oratoire  Saint- François-de 
Sales.  «  Par  ce  nom  d'Oratoire,  par  lequel,  dès  le 
début,  le  saint  prêtre  avait  désigné  toutes  ces  réu- 
nions d'enfants,  il  voulait  indiquer  que  la  prière 
était  la  base  de  l'éducation  qu'il  entendait  donner  à 
ses  élèves  et  la  seule  puissance  sur  laquelle  il  comp- 
tait pour  la  réussite  de  ses  œuvres  (1).  » 

Don  Bosco  choisit  saint  François  de  Sales  comme 
patron  de  cette  œuvre,  à  cause  de  la  grande  dévotion 
qu'il  avait,  dès  ses  années  de  séminaire,pourle  saint 
évêque,  dont  la  charité  et  la  mansuétude  lui  parais- 
saient des  vertus  propres,  par-dessus  tout,  à  gagner 
l'âme  des  enfants. 

La  maman   des  orphelins. 
Nouveaux  foyers. 

Don  Bosco  et  ses  enfants,  dont  le  nombre  attei- 
gnait déjà  sept  cents,  étaient  entrés  dans  la  terre 
promise.  Quelques  amis  dévoués  vinrent  se  grouper 
autour  du  saint  prêtre  et  devinrent  ses  premiers 
collaborateurs.  Le  nombre  des  enfants  ne  cessait  de 

(1)  Vie  de   Don  Bosco.  Maison  Ozanam,  Paris. 


NOTICE   BIOGRAPHIQUE  13 

s'accroître  et  l'activité  de  Don  Bosco  grandissait 
dans  la  même  proportion.  Le  dimanche  matin,  le 
bon  père  entendait  les  confessions  jusqu'au  moment 
de  célébrer  la  messe.  Après  le  prône,  sur  l'évangile 
du  jour,  il  y  avait  récréation,  puis  classe  jusqu'à 
midi.  Les  instructions,  les  prières  et  les  chants  alter- 
naient avec  les  jeux  et  remplissaient  également 
l'après-midi,  d'une  manière  si  attrayante  que  les 
petits  paroissiens  du  Valdocco  ne  quittaient  le 
patronage   qu'à  regret. 

Los  écoles  du  soir  avaient  été  ajoutées  aux  réu- 
nions du  dimanche.  Désormais  Don  Bosco  était  tout 
à  son  œuvre  et  à  ses  enfants.  Il  ne  se  ménageait  pas  ; 
il  était  à  eux  à  toutes  les  heures  du  jour  et  de  la 
nuit.  Un  excès  de  fatigue  ébranla  bientôt  sa  santé. 
En  juillet  1846,  Don  Bosco  fut  atteint  d'une  fluxion 
de  poitrine  qui  le  conduisit,  en  quelques  jours,  aux 
portes  du  tombeau. 

Dieu  exauça  les  prières  des  centaines  d'enfants 
qui  le  suppliaient  de  leur  garder  ce  bon  père.  Après 
une  convalescence  de  quatre  mois,  Don  Bosco  put 
retourner  à  Turin  afin  de  se  consacrer  à  son  œuvre 
du  Valdocco.  Il  n'avait,  à  vrai  dire,  pour  faire  vivre 
cette  œuvre,  que  sa  foi  en  la  Providence  et  son  dé- 
vouement sans  mesure.  A  ce  moment,  le  saint  prêtre 
n'avait  même  plus  de  moyens  d'existence. 

Ainsi  dénué  de  ressources  matérielles,  notre  héros 
fît  appel  ii  sa  mère  et  la  décida  à  venir  s'installer 
auprès  de  lui,  afin  de  s'occuper  de  son  intérieur. 

La  bonne  femme,  dont  la  vie  avait  été  jusqu'alors 
un  rude  combat  contre  la  pauvreté,  croyait  pouvoir 
passer  les  années  qui  lui  restaient  au  milieu  de  ses 
petits-enfants,  dans  ce  repos  bien  mérité  qu'accorde 
souvent  la  vieillesse  à  ceux  qui,  au  jour  le  jour,  ont 


14  LES    IDÉES  PÉDAGOGIQUES    DE   DON   BOSCO 

semé  l'affection  autour  d'eux.  Mais  l'âme  de  cette 
veuve  héroïque,  broyée  par  la  douleur  et  façonnée 
par  le  sacrifice,  était  trop  haute  pour  ne  pas  répon- 
dre avec  entrain  à  la  voix  de  Dieu  qui  l'appelait  à 
de  nouveaux  dévouements.  En  hâte,  la  courageuse 
femme  assembla  ses  hardes,  s'arracha  des  bras  de 
sa  famille  en  pleurs  et,  emportant  sous  le  bras  un 
panier  de  linge,  se  rendit  avec  son  fils  à  Turin,  fai- 
sant le  voyagea  pied  comme  les  pauvres  et  les  apô- 
tres. En  route,  un  prêtre,  à  défaut  d'argent,  leur 
fit  aumône  de  sa  montre. 

Leur  future  habitation  au  Valdocco  consistait 
en  deux  chambres  à  coucher,  dont  l'une  devait 
aussi  servir  de  cuisine.  Le  mobilier  se  composait 
de  deux  petits  lits,  deux  chaises,  un  coffre,  une  table, 
une  marmite  et  quatre  assiettes.  «  Si  tu  devenais 
richejenete  verrais  plus  »,  avait  dit  Marguerite 
Bosco.  Ayant  fait  du  regard  l'inventaire  de  cette 
installation  sommaire,  elle  se  sentit  chez  elle  près 
de  son  fils  pauvre,  entouré  d'enfants  encore  plus 
pauvres. 

Pour  venir  en  aide  à  son  fils,  assailli  depuis  lors 
par  les  créanciers,  elle  vendit  ce  qui  lui  restait  : 
quelques  lopins  de  terre  et  son  trousseau  de  mariée. 
Désormais,  elle  sera  toute  aux  enfants  adoptifs  de 
son  Jean  ;  elle  sera  :  «  Maman  Marguerite  ». 

Don  Bosco  rétablit  les  classes  du  soir  ;  ses  meil- 
leurs élèves  furent  initiés  à  l'art  de  faire  l'école  et 
les  cours  s'ouvrirent  dans  sa  chambre,  dans  la  cui- 
sine, dans  la  sacristie,  au  besoin  dans  la  chapelle. 
Les  disciples  augmentaient  sensiblement. 

En  même  temps  que  la  nécessité  d'agrandir  les 
locaux,  un  autre  problème  se  posa  devant  l'homme 
de  bien  :  l'urgence  de  créer  un  internat.  Il  constatait 


NOTICE  BIOGRAPHIQUE  15 

avec  douleur  que  trop  souvent  le  bien  réalisé  était 
vite  défait  par  les  influences  pernicieuses  de  la 
rue  et  de  l'atelier.  Garder  les  enfants  dans  le  patro- 
nage et  leur  fournir  l'occasion  d'apprendre  un  métier 
dans  la  maison  même,  c'était  le  remède  tout  indiqué. 
Mais  comment  réaliser  cette  œuvre  impérieuse  sans 
ressources  aucunes  ? 

La  Providence  mènera  Don  Bosco  vers  la  solution 
en  mettant  le  cœur  de  l'apôtre  devant  l'impossi- 
bilité d'éconduire  une  grande  misère.  Ce  fut  un  soir 
de  mai  1847,  qu'un  pauvre  apprenti  maçon,  de 
15  ans,  vint  timidement  demander  un  morceau  de 
pain.  Le  pauvre  enfant,  trempé  jusqu'aux  os,  trem- 
blait de  froid  et  de  faim  ;  il  était  sans  ressources, 
sans  travail  et  sans  abri.  Pour  Don  Bosco  et  sa  mère 
il  n'y  avait  pas  moyen  de  résister  à  cet  appel  de  la 
souffrance  :  le  matelas  du  prêtre  servit  de  couchette 
au  premier  pensionnaire.  Quelques  semaines  plus 
tard,  un  second  orphelin  fut  ramassé  sur  la  voie  pu- 
blique et,  en  peu  de  temps,  sept  autres  petits,  tout 
aussi  intéressants,  furent  amenés  à  maman  Margue- 
rite. 

Le  modeste  logis  du  Valdocco  ne  tarda  pas  à 
devenir  trop  exigu  pour  recevoir  les  nouvelles  re- 
crues. Comme  on  ne  pouvait  renvoyer  celles-ci,  il 
fallut  agrandir.  La  maison  Pinardi  était  à  vendre  ; 
le  propriétaire  en  demandait  80.  000  francs.  Or,  la 
caisse,  de  l'oratoire  était  vidée  au  fur  et  à  mesure  par 
le  boulanger  seul. 

Don  Bosco,  se  fiant  à  la  richesse  et  à  la  généro- 
sité du  Seigneur,  acheta  l'immeuble  qui  s'offrait. 
Ses  calculs  étaient  des  plus  justes  :  les  aumônes 
affluèrent  subitement  et  la  maison  fut  payée  en  quel- 
ques jours. 


16  LES     IDÉES    PÉDAGOGIQUES  DE   DON  BOSCO 


L'affluence  toujours  grandissante  des  jeunes  gens 
fit  établir  un  second  patronage  au  midi  de  Turin  et, 
deux  ans  après,  un  troisième,  sur  un  autre  point 
de  la  ville. 

Le  besoin  de  chausser  et  d'habiller  tout  ce  petit 
monde  en  même  temps  que  la  généreuse  pensée  d'i- 
nitier toute  cette  jeunesse  à  la  vie  d'ouvrier  par 
l'apprentissage  systématique  donna  naissance  d'a- 
bord aux  ateliers  des  tailleurs  et  des  cordonniers. 
A  quelques  semaines  de  là,  les  relieurs,  les  mécani- 
ciens et  d'autres  corps  de  métier  ajoutèrent  leurs 
notes  joyeuses  à  ce  bruyant  concert  de  fières  acti- 
vités. 

La  pieuse  société  Salésienne.  —  Les  Sœurs 
de  ÏYlarie-Auxiliatrice. 

L'activité  de  Don  Bosco,  quelque  grande  qu'elle 
fût,  ne  suffisait  plus  à  tant  d'oeuvres  diverses  qui 
vinrent  se  grouper  autour  du  premier  patronage. 
Dans  les  commencements,  quelques  prêtres  de  Tu- 
rin avaient  assez  généreusement  prêté  leur  concours. 
Mais  cet  appui  parut  bientôt  précaire  et.  en  tout  cas, 
insuffisant.  D'ailleurs,  toute  œuvre  nouvelle  a  son 
esprit  particulier  ;  pour  le  comprendre,  se  l'assi- 
miler et  le  transmettre,  il  faut  avoir  reçu  une  for- 
mation spéciale.  Aussi,  il  tardait  à  Don  Bosco  de 
pouvoir  recruter  ses  auxiliaires  parmi  ses  propres 
enfants  et  sa  principale  préoccupation  fut-elle  de 
faire  naître  des  vocations  et  d'élever  ses  enfants  au 
sacerdoce. 

Dès  le  début,  nous  l'avons  vu,  il  s'était  fait  aider 
par  les  meilleurs  de  ses  élèves.  Il  s'en  alla  chercher 
aussi  des  sujets  intelligents  et  vertueux  parmi  les 


NOTICE    BIOGRAPHIQUE  17 

grands  élèves  des  Frères  des  Écoles  chrétiennes.  A 
ces  Maeslrini  ou  petits  maîtres  Don  Bosco  vouait 
ses  plus  grands  soins  ;  il  les  formait  à  l'art  d'ensei- 
gner et  de  conduire  les  autres  ;  il  leur  communi- 
quait, avec  son  ardent  amour  du  bien,  ses  procédés 
de  vigilante  bonté.  Après  quelques  tentatives  in- 
fructueuses,le  saint  prêtre  parvint  à  se  les  adjoindre 
définitivement.  Ainsi  naquit  la  nouvelle  congré- 
gation religieuse  des  Salésiens  ou  la  Pieuse  Société 
Salésienne.  En  1862  ils  étaient  vingt-deux  à  émettre 
leurs  premiers  vœux.  Ce  nombre  atteignit  les  3.000 
à  la  mort  du  Fondateur,  en  1888.  Actuellement  ils 
sont  près  de  5.000. 

Dieu  bénissait  visiblement  l'initiative  de  Don 
Bosco.  De  plusieurs  villes  la  demande  lui  arriva  d'en- 
voyer des  disciples  pour  y  réaliser  le  bien  accompli 
à  Turin.  Dans  les  principales  villes  italiennes,  d'a- 
bord, s'ouvrirent  des  patronages  et  des  écoles  pro- 
fessionnelles où  les  jeunes  gens  accoururent  pour 
apprendre,  sous  la  direction  de  maîtres  experts  et 
dévoués,  qui  un  métier,  qui  les  notions  capables 
d'ouvrir  les  portes  des  séminaires  ou  les  professions 
libérales.  L'œuvre  franchit  bientôt  les  Alpes  ;  la 
France,  la  Belgique,  l'Espagne,  l'Angleterre  virent 
tour  à  tour  éclore  les  mêmes  espérances  et  se  pro- 
duire les  mêmes  fruits  à  la  faveur  de  la  nouvelle  mé- 
thode d'apostolat.  De  l'Europe  la  généreuse  idée 
de  Don  Bosco  s'en  alla  féconder  les  immenses 
régions  de  l'Afrique,  de  l'Asie,  de  la  Patagonic  et  de 
l'Argentine. 

L'œuvre  accomplie  auprès  des  jeunes  gens  reçut 
en  1872  un  complément  par  une  fondation  ana- 
logue pour  venir  en  aide  aux  jeunes  filles  :  ce  fut 
celle  des  Saurs  de  Marie- Auxiliatrice. 

LES   II'LE*     l'Ll  AOOGiyi'ES    DE     DO-N      BOSGO .    —   2 


18  LES    IDÉES  PÉDAGOGIQUES   DE    DON  DOSCO 

Une  jeune  personne,  dont  le  dévouement  égalait 
la  solide  piété,  Marie  Mazarello,  avait  fondé  au  Val 
de  Mornèse,en  Italie,  un  petit  oratoire  et  un  ouvroir. 
Elle  y  apprenait  aux  jeunes  filles  à  coudre  et  aussi 
à  se  conduire  selon  le  catéchisme,  qu'elle  leur  expli- 
quait entre  deux  travaux  d'aiguille.  La  congréga- 
tion de  jeunes  filles  à  laquelle  appartenait  Marie 
Mazarello,  à  la  demande  de  leur  directeur,  le  curé 
du  Val  de  Mornèse,  s'affilia  à  la  congrégation  des 
Saîésiens.  Don  Bosco  la  plaça  sous  le  patronage  de 
Marie  Auxiliatrice.  Infusée  d'une  vigueur  nouvelle, 
la  nouvelle  congrégation  prit,  comme  l'oratoire  du 
Valdocco,  une  extension  prodigieuse.  Ses  membres, 
actuellement  au  nombre  de  4.000,  ont  édifié  des 
œuvres  de  relèvement  et  de  préservation  sociale  sur 
tous  les  continents. 

En  marge  de  ces  deux  congrégations  florissantes, 
et  pour  leur  donner  un  appui  solide  dans  la  société, 
Don  Bosco  fit  surgir  une  troisième  armée  d'apôtres, 
composée  de  laïques:  ce  fut  î'  Association  des  Coopé- 
raleurs   Saîésiens. 

Dans  une  grande  conférence  que  Don  Bosco  fit, 
en  1873,  à  ses  collaborateurs,  il  la  leur  annonça 
comme  devant  être  la  providence  de  sa  congréga- 
tion et  le  plus  ferme  soutien  de  ses  entreprises.  Il 
voulait  aussi  par  ce  moyen  fournir  à  un  grand  nom- 
bre de  chrétiens  l'occasion  de  prendre  part  aux 
œuvres  de  zèle  et  d'aider  au  sacerdoce  les  jeunes 
gens  pauvres. 

Le  pape,  après  bien  des  évêques,  approuva  l'œu- 
vre et  l'enrichit  des  indulgences  accordées  aux  ter- 
tiaires de  Saint-François-d'Assise. 

Une  revue  mensuelle  des  œuvres  salésiennes  fut 
fondée.  Ce  Bulletin  Salésien  est  envoyé  aux  coopé- 


NOTICE    BIOGRAPHIQUE  19 

rateurs  pour  éclairer  et  ranimer  leur  zèle.  Il  s'im- 
prime à  Turin  en  neuf  langues  différentes  et  envoie 
à  des  centaines  de  mille  de  lecteurs,  avec  l'écho  des 
œuvres,  la  bonne  semence  évangélique. 


A    côté  de  l'école  et  de  l'atelier, 
l'église  et  l'imprimerie. 

Don  Bosco,  dans  les  embarras  financiers  et  autres 
qui  le  poursuivirent  toute  sa  vie,  comme  dans  les 
effusions  de  sa  tendre  piété  pour  la  Mère  du  Christ, 
aimait  beaucoup  invoquer  celle-ci  sous  le  vocable 
de  Marie  Auxilialrice.  Aussi  rêvait-il  d'élever  à  la 
Vierge  un  temple  où  le  peuple  chrétien  viendrait 
prier  celle  dont  le  secours  n'a  jamais  été  imploré 
en  vain. 

Le  cœur  du  pieux  prêtre  rêvait  l'œuvre  grandiose, 
mais  les  ressources  étaient  nulles.  N'importe  1  En 
posant  la  première  pierre.  Don  Bosco  avait  en  poche 
«  huit  sous  »,  mais  dans  l'âme  il  avait  la  foi  qui 
transporte  des  montagnes.  Marie  est  très  riche,  se 
dit-il. 

Et,  comme  il  avait  bien  auguré  de  la  richesse  de 
son  fils,  lors  de  l'achat  de  la  maison  Pinardi,  cette 
non  plus  sa  confiance  filiale  ne  fut  pas  confon- 
due. La  future  basilique  demandera  plus  d'un  mil- 
lion ;  grâce  aux  dons  qui  aflluèrcnt  de  toutes  parts, 
elle  put  s'achever  en  moins  de  quatre  ans,  en  1868. 

Ce  succès  de  Don  Bosco  n'échappa  pas  auComité 
qui  s'était  fondé  à  Rome  pour  édifier  sur  le  mont 
Esquelirt  une  église  en  l'honneur  du  Sacré-Cœur. 
Cette  œuvre,  toute  opportune  qu'elle  était,  dut 
être  interrompue,  faute    de    ressources   Suffisantes. 


LES    IDÉES  PÉDAGOGIQUES    DE    DON    BOSCO 

Le  Pape  Léon  XIII,  qui  s'intéressa  beaucoup  à 
l'achèvement  de  ce  sanctuaire,  pria  Don  Bosco  de 
prendre  le  bâton  du  pèlerin  et  de  s'en  aller  quêter 
les  sommes  nécessaires.  C'était  en  1880  ;  Don  Bosco 
était  vieux  et  fatigué.  Mais  le  Saint  Père  avait  parlé 
et  il  s'agissait  d'honorer  le  Sacré-Cœur  à  qui  la  ville 
éternelle  n'avait  pas  encore  érigé  un  temple.  Don 
Bosco  accepta  ce  fardeau  bien  lourd  pour  ses  65  ans 
et  jusqu'en  1887,  quelques  mois  avant  sa  mort, 
il  s'en  alla  par  les  routes  de  l'Italie,  de  la  France  et 
de  l'Espagne.  Dans  les  principales  villes  de  ces  pays 
sa  voix  fut  entendue  avidement  par  les  foules  accou- 
rues au  renom  des  vertus  de  Don  Bosco.  Le  vieil- 
lard parlait  d'abondance,  sans  préparation,  simple- 
ment. Ce  n'était  pas  son  éloquence  qui  gagnait  les 
cœurs,  c'était  sa  sainteté.  La  plaisanterie  même 
s'alliait  à  sa  bonne  humeur.  «  J'entends  répéter,  dit- 
il,  qu'on  persécute  l'Église  ;  mais  c'est  l'Eglise  qui 
me  persécute  ».  A  Avignon,  à  Lyon,  à  Paris,  il  fut 
l'objet  d'un  culte  ;  on  coupait  des  morceaux  de  sa 
soutane  pour  en  faire  des  reliques.  »  «  Si  du  moins, 
dit-il  en  souriant,  on  m'en  donnait  une  neuve.  » 


Malgré  les  multiples  travaux,  l'établissement  de 
deux  congrégations  religieuses,  l'érection  d'églises, 
la  fondation  de  nombreux  patronages  et  la  pré- 
paration de  missions  lointaines,  Don  Bosco  consa- 
crait une  bonne  partie  de  ses  jours  et  de  ses  nuits 
à  écrire.  Par  la  plume  autant  que  par  la  parole  il 
entendait  servir  l'église,  combattre  l'erreur  et  récon- 
forter les  âmes. 

Son  expérience  des  nécessités  de  l'heure  lui  avait 


NOTICE    BIOGRAPHIQUE  21 

fait  entrevoir  —  à  côté  de  l'école,  de  l'atelier  et  de 
l'église — cette  autre  grande  puissance  moderne  :  la 
presse.  «  Prévenons  le  péril,  ne  cessait-il  de  répéter, 
et  tenons-nous  prêts  à  opposer  à  l'école  et  à  la  presse 
impies  l'école  et  la  presse  catholiques.  » 

La  plume  que  prit  Don  Bosco  étant  au  séminaire 
pour  esquisser  la  biographie  d'un  de  ses  amis  ne 
s'arrêta  pas  d'écrire  pendant  quarante-cinq  ans. 
Les  besoins  de  son  époque  furent  les  inspirateurs 
de  ses  œuvres  diverses. 

Le  protestantisme  livrait  à  ce  moment  de  rudes 
assauts  à  l'Église  catholique  dans  le  nord  de  l'Italie. 
A  la  propagande  protestante  par  la  brochure  Don 
Bosco  opposa  les  Lectures  catholiques.  A  lui  seul  il 
composa  plus  de  100  tracts  de  cette  collection  inté- 
ressante qui  compta  bientôt  14.000  abonnés.  En 
1853  il  répondit  à  «  l'Ami  du  foyer», que  les  sectes 
protestantes  distribuaient  à  foison,  par  le  premier 
Almanach  catholique  de  l'Europe. 

Les  élèves  de  ses  écoles  eux  aussi  réclamaient  des 
ouvrages  classiques  appropriés.  Don  Bosco  put  les 
satisfaire  en  même  temps  que  les  apprentis  de  ses 
ateliers  d'imprimerie  qui  réclamaient  de  la  copie.  Il 
composa  une  Histoire  de  l'Italie  puis  une  Histoire 
sainte  également  appréciées. 

Pour  réaliser  toutes  ces  œuvres,  Don  Bosco  trouva 
un  auxiliaire  précieux  d'abord  en  son  règlement  de 
vie  qui  ne  lui  permettait  pas  de  consacrer  plus  de 
cinq  heures  -  u  sommeil.  Et  encore  cette  limite 
fut-elle  rarement  atteinte. 

Un  autre  auxiliaire  qui  lui  permit  d'atteindre 
cette  grande  clarté,  faite  de  simplicité  et  de  bon- 
homie, et  qui  fit  de  lui  un  réel  écrivain  populaire, 
ce  fut  sa  mère.  Don  Bosco,  comme  d'autres  écri- 


22  LES    IDÉES    PÉDAGOGIQUES    DE   DON    BOSCO 

vains  ou  artistes  qui  se  fièrent  au  jugement  de  leur 
servante,  s'en  remettait  à  l'opinion  de  Maman  Mar- 
guerite, femme  sans  lettres  mais  d'un  goût  sûr. 

Malheureusement  il  ne  garda  pas  longtemps  ce 
soutien  précieux.  Dans  l'hiver  de  1856,  la  brave 
femme  tomba  malade  et  demanda  à  son  fils  les 
derniers  sacrements.  Elle  expira,  comme  une  sainte, 
au  milieu  des  enfants  adoptifs  dont  elle  était  la 
Providence  visible.  Pauvre,  comme  son  fils,  elle  ne 
laissa  en  mourant  que  les  quelques  sous  qu'on  lui 
avait  donnés  pour  s'acheter  une  nouvelle  coiffe  et 
qu'elle  n'avait  pas  eu  le  temps  de  dépenser  pour  ses 
orphelins. 

Les  luttes.  —  Les  éclats  de  la  grâce. 

Si  le  divin  Sauveur  avait  trouvé  quelque  chose 
de  meilleur  que  la  croix  pour  sauver  le  monde,  il 
nous  l'aurait  enseigné  par  sa  parole  et  ses  exemples. 
Or,  continue  l'auteur  de  Y  Imitation,  il  est  mort 
sur  la  croix  et  il  invite  tous  ses  fidèles  serviteurs  à 
porter  la  croix.  Il  ne  faut  donc  pas  s'étonner  que 
Don  Bosco  fut  constamment  sur  le  mont  de  Geth- 
sémani. 

Tant  d'œuvres  menées  de  front  avec  les  ressources 
infimes  d'un  homme  de  grand  vouloir  mais  dénué 
de  tout  bien  ne  se  réalisèrent  pas  sans  de  grandes 
difficultés.  Sans  reparler  des  embarras  financiers, 
qui  semblaient  ne  pas  exister  pour  ce  pauvre  obs- 
tiné à  dépenser  des  millions,  il  nous  faut,  sous  peine 
d'amoindrir  cette  grande  figure,  dire  quelques  mots 
des  luttes  qu'il  soutenait  contre  des  ennemis  nom- 
breux. 


NOTICE    BIOGRAPHIQUE  23 

Il  eut  d'abord  à  souffrir  de  ces  entraves  particu- 
lièrement pénibles  qui  viennent  des  hommes  de  bien, 
amis  mêmes  s'opposèrent  parfois  à  ce  qu'ils 
appelaient  sa  folie.  Devant  les  difiicultés  rei 
trées,  lors  du  premier  patronage,  ils  lui  dirent:*-  Ne 
gardez  qu'une  vingtaine  d'enfants  et  renvoyez  les 
autres.  Vous  ne  pouvez  faire  l'impossible  et  la 
divine  Providence  elle-même  paraît  vous  indiquer 
qu'elle  ne  veut  pas  votre  œuvre.   » 

«  La  divine  Providence  !  riposta  Don  Bosco,  m'en- 
voie des  enfants  et  me  donnera  aussi  tout  ce  qui 
leur  est  nécessaire.  »  Et  à  cette  heure  même  Don  Bos- 
co développa  devant  ses  amis  ses  gigantesques 
projets  avec  une  conviction  et  une  foi  qu'ils  prirent 
pour  de  l'exaltation.  Il  n'en  fallait  pas  douter,  le 
pauvre  prêtre  perdait  la  raison.  Aussi  toutes  les  dis*- 
lions  furent  prises  pour  l'enfermer  dans  une 
maison  de  santé. 

Don  Bosco  qui, sa  vie  durant,  sut  mettre  la  note 
et  juste  sur  les  incidents  les  plus  divers,  joua 
si   bien  les  charitables  conducteurs  qui  durent  le 
ter  dans  la  pension  salutaire,  qu'on  faillit  les  y 
ier  en  sa  place  ! 
L'année  18G6  fut  une  des  plus  douloureuses  pouf 
Bosco.  Les  ministres  piémontais,déjà  enguei  re 
tre  le  Pape,  cherchaient  à  prendre  en  défaut  le 
:;  fondateur  qu'ils  accusaient  d'entretenir  une 
ndance    secrète   avec   le  Pape   et  les    évô* 
.  On  multipliait  les  perquisitions  dans  sa  mai* 
:   on   voulait   à   tout  prix   trouver    des    L 
d'une  conspiration. 

Un  jour,  Don  Bosco,  à  bout  de  patience,  s'en  vint 
le  comte  Cavoui  qui,  en  maintes  circonstan- 
cié de  la  s}  mpathic  et  lui  annon- 


LES    IDÉES  PÉDAGOOIQUES    DE    DON    BOSCO 


ça  son  intention  de  se  décharger  en  ses  mains  du 
soin  de  tous  ces  orphelins. Cette  solution,  inattendue, 
fit  réfléchir  le  Ministre  et,  si  elle  ne  mit  pas  fin  aux 
persécutions,  elle  les  rendit  moins  ouvertes. 

L'établissement  de  l'œuvre  bienfaisante  du  Val- 
docco  n'était  pas  sans  soulever  bien  des  haines 
antichrétiennes  et,  plusieurs  fois  même,  la  vie  du 
fondateur  courut  de  sérieux  dangers.  L'émancipa- 
tion des  Israélites  et  des  Vaudois  réalisée  par  Char- 
les-Albert avait  remué  les  plus  mauvais  instincts 
dans  le  bas  peuple  et  les  plus  perfides  calomnies 
étaient  habilement  semées  contre  le  clergé  par  les 
sociétés  secrètes. 

Au  surplus,  le  quartier  du  Valdocco,  alors  mal 
famé,  était  le  repaire  naturel  d'une  foule  d'indus- 
tries équivoques  que  dérangeait  la  présence  de 
l'homme  de  Dieu. 

Ces  diverses  circonstances  expliquent  en  partie 
pourquoi  on  s'acharna  si  furieusement  contre  ce 
pauvre  prêtre.  On  ne  lui  épargna  ni  calomnies,  ni 
guet-apens,  ni  attaques  à  mains  armées. 

Don  Bosco  ne  fut  guère  ému  de  tant  d'attentats  ; 
rien  n'était  capable  de  le  retenir  lorsqu'il  s'agissait 
de-  l'exercice  du  saint  ministère  ou  de  l'intérêt  des 
enfants.  La  Providence  veillait  sur  sa  vie  ;  d'une 
manière  miraculeuse,  plus  d'une  fois,  elle  vint  à  son 
secours,  entre  autres  par  la  voie  d'une  bête  étrange, 
un  chien  inconnu  qui  émergeait  de  l'ombre  au 
moment  du  danger.  D'autres  fois  la  grâce  agissait 
sur  les  malfaiteurs  et  bien  souvent  Don  Bosco  vit 
s'abaisser  le  bras  levé  contre  lui  sous  la  bénédiction 
qu'il  donna  au  brigand  soudainement  converti. 

Ces  faits  merveilleux  sont  loin  d'être  isolés  dans 
la  vie  de  Don  Bosco.  En  ce  xixe  siècle,  qui  vit  s'éle- 


NOTICE    BIOORAPHIQUE  25 

ver  tant  d'oeuvres  d'amour  et  tant  d'oeuvres  de 
haine,  où  la  lutte  entre  le  bien  et  le  mal  sous  tous  les 
aspects  a  atteint  un  état  aigu,  Dieu  sembla  affirmer 
par  Don  Bosco,  comme  par  le  curé  d'Ars,  comme 
par  Lourdes,  la  pérennité  de  son  triomphe  en  la  glo- 
rieuse vitalité  de  son  Église.  Les  miracles,  si  l'on 
peut  se  servir  de  ce  mot  avant  que  Rome  l'ait  per- 
mis, le  miracle  éclatait  sur  les  pas  de  cet  homme 
providentiel  :  visions,  prophéties,  songes  déconcer- 
tants de  lucidité,  phénomènes  de  double  vue,  lec- 
tures dans  les  consciences,  guérisons  subites,  mul- 
tiplications de  pains,  tous  ces  faits  qui  semblent 
relégués  parle  scepticisme  moderne  à  l'époque  des 
légendes  dorées  environnent  comme  d'une  auréole 
moyenâgeuse  le  front  de  ce  saint  contemporain. 
C'est  au  point  que  le  cardinal  Vives  y  Tuto,  le  dé- 
fenseur devant  les  tribunaux  romains  de  la  cause 
du  serviteur  de  Dieu,  pouvait  dire  :  »  Je  puis  vous 
affirmer  que  dans  aucune  vie  je  n'ai  relevé  une  place 
aussi  grande  faite  au  surnaturel.  Dans  l'existence  de 
Don  Bosco,  c'est  chaque  jour  que  le  ciel  intervient, 
et  ses  façons  d'intervenir  semblent  infinies.  » 

Le  plus  grand  miracle  qu'ait  réalisé  Don  Bosco 
c'est  d'avoir  pu  traîner  le  fardeau  qui  pesait  sur  lui 
jusqu'à  un  âge  aussi  avancé. 

Le  jour  où  il  put  se  reposer  de  tant  de  travaux 
et  incliner  la  tête  sur  tant  de  bien  sonna  pour  lui 
au  mois  de  janvier  1888. 

La  bonne  humeur  lui  resta  comme  une  fidèle 
compagne  jusqu'au  bord  du  tombeau.  Il  plaisantait 
les  douleurs  de  son  corps  qui  allait  s'exténuant. 
Dans  cette  enveloppe  guettée  par  la  mort,  l'âme 
apparaissait  plus  rayonnante  que  jamais.  Douce, 
humble,  résignée,  intimement  unie  à  Dieu,  constam- 


20  LES    IDÉES   PÉDAGOGIQUES    DE    DON    BOSCO 

ment  traversée  de  projets  apostoliques,  conservant 
jusqu'au  bout  le  sourire,  l'âme  de  Don  Bosco  offrit, 
pendant  une  lente  agonie  de  plusieurs  semaines, 
le  spectacle  du  juste  qui  s'endort  dans  le  baiser  de 
son  maître. 

Ii  s'éteignit  le  matin  du  31  janvier  1888,  à  l'heure 
de  l'angelus. 

Il  laissait  au  monde  une  grande  œuvre  de  la  cha- 
rité chrétienne,  à  ses  disciples  le  modèle  d'une  vie 
apostolique,  aux  enfants  du  Valdocco  une  immense 
douleur. 

Le  jour  de  sa  mort  il  fallut  prier  le  boulanger  de 
ournir  le  pain  à  crédit  pour  nourrir  les  700  bouches 
de  l'oratoire  de  Turin. 

Quand  cet  ami  des  pauvres  fut  conduit  à  sa  der- 
nière demeure,  la  ville  de  Turin  tout  entière  voulut 
se  porter  au  passage  de  son  grand  bienfaiteur.  Il 
ment  monarque  reçut  un  témoignage  d'amour  et  de 
vénération  comme  cet  enfant  du  peuple  que 
orphelins  escortaient  en  pleurant. 

L'Église,  témoin  de  toute  la  vie  de  ce  chrétien, 
juge  de  tous  les  actes  de  cet  apôtre  et  écho  ému  des 
merveilles  qui  vivifient  son  tombeau  à  V&lsaljce, 
lui  a  décerné,  en  1907,  le  titre  de  Vénérable,  en  intro- 
duisant la  cause  de  béatification.  Elle  ne  tardera 
pas  à  se  prononcer  définitivement  sur  la  saint-  té 
de  ce  grand  serviteur  de  Dieu. 

Don  Bosco  n'appartient  pas  seulement  à  l'Église  ; 
il  appartient  aussi  à  la  pédagogie.  Les  œuvres  qu'il 
a  fondées  attendent  aussi  que  l'on  affirme  un  juge- 
ment. Montrer  quelle  place  lui  revient  dans  l'histoire 
de  la  pédagogie,  voilà  l'objet  de  la  seconde  partie 
de  cette  étude. 


LES  IDÉES  PÉDAGOGIQUES 


DE 


DON  BOSCO 


1.  Don  Bosco  pédagogue. 

«  La  première  question  qui  se  pose,  quand  on  étu- 
die les  systèmes  d'éducation,  dit  Compayré,  c'est  de 
savoir  comment  les  auteurs  de  ces  systèmes  sont 
devenus  pédagogues.  Les  meilleurs  peut-être  sont 
ceux  qui  le  deviennent  pour  avoir  beaucoup  aimé.  » 

S'il  en  est  ainsi,  Don  Bosco  doit  être  placé  au  pre- 
mier rang  des  pédagogues,  car, comme  Pestalozzi,il 
fut  amené  par  son  grand  cœur  à  s'occuper  des  en- 
fants abandonnés,  et  c'est  l'amour  des  enfants  qui 
lui  ouvrit  rets  de  l'art  de  les  élever. 

De  même  que  le  philanthrope  de  Xeuhof,  Don 
Bosco  lit  à  Turin  «  un  essai  de  régénération  morale 
et  matérielle,  par  le  travail,  par  l'ordre,  par  I 
traction  »,  mais  ses  visées  ne  s'arrêtèrent  ; 
relèvement  purement  humain. 

Chrétien  et  prêtre,  il  voulut  r  dans  Va 

enfants  l'image  du  ciirisi.  Idéal  de  toute  perfeci 
tion,  et,  renouant  la  tradition  de  sou  compatriote 
saint  Charles Berromée, baigner  son  œuvre  dans  la 
grâce  divine,  i  Pfl  ,  selon  le  saige  Salomon, 

sapience  n'entre  point  en  l'âme  malivole,et  science 
sans  conscience  n'est  que  ruyne  de  l'âme. il  convient 
servir,  aymer  et  craindre  Dieu.  »  (Rabelais.) 


28  LES    IDÉES    PÉDAGOGIQUES    DE    DON    BOSCO 

C'est  à  cette  lumière  qu'il  faut  examiner  l'œuvre 
de  Don  Bosco,  comme  celle  des  saints  Fondateurs 
des  siècles  précédents  :  Pierre  Fournier,  Ignace  de 
Loyola,  Jean-Baptiste  de  la  Salle,  Saint  Vincent  de 
Paul,  la  Mère  Julie  Billiart  et  tant  d'autres. 

Héritier  de  leur  zèle  et  de  leurs  méthodes,  Don 
Bosco,  devant  l'inquiétude  sociale  de  son  siècle 
qu'éveillent  la  crise  de  la  famille,  la  crise  de  l'école, 
la  crise  de  l'autorité,  la  crise  de  l'apprentissage, 
adaptera  leur  œuvre  aux  nécessités  présentes,  avec 
cette  intuition  frappante  qu'ont  toujours  eue  les 
Messagers  de  la  Providence. 

Placé  entre  les  deux  grands  courants  pédagogi- 
ques du  xixe  siècle,  le  courant  matérialiste,  dérivant 
de  Goménius  et  aboutissant  par  Frœbel  à  Montessori, 
et  cet  autre,  spiritualiste,  avec  Wilman,  Habrich  et 
Fœrster,il  formulera  une  méthode  éclectique,  faite 
de  bon  sens,  accordant  aux  corps  ce  qui  leur  revient 
et  vouant  à  l'âme,  comme  à  la  partie  la  plus  noble 
de  l'homme,  le  meilleur  des  soins.  «  Il  est  hors  de 
doute,  dit  F.  Collard  dans  son  Histoire  de  la  pédago- 
gie, que  l'éducaton  morale  devra  avoir  le  pas  sur 
l'éducation  intellectuelle,  que  la  question  finale  et 
dernière  de  l'instruction  n'est  pas  :  qu'est-ce  que  les 
enfants  savent  ?  mais  bien  :  qu'est-ce  qu'ijs  seront 
dans  la  vie  ?  » 

L'éducation  pour  Don  Bosco  ne  sera  donc  pas  le 
simple  «  dressage  »,  ni  l'effort  persévérant  et  métho- 
dique pour  «  faire  passer  le  conscient  dans  l'incons- 
cient ».  Avec  Spencer,  il  y  voit  «  la  préparation  à  la 
vie  complète  »,  et  nous  saurons  ce  que  Don  Bosco 
entend  par  là.  Avec  Guyau  (Education  et  Hérédité, 
préf.  IX),il  donnera  à  l'éducation  un  but  individuel 
et  social  ;  elle  sera  «  la  recherche  des  moyens  de 


LE^    IDÉES    PÉDAGOGIQUES    DE    I  ON    BOSCO  29 

mettre  d'accord  la  vie  individuelle  la  plus  intense 
avec  la  vie  sociale  la  plus  étendue  ».  Mais  cette  vie 
individuelle  n'aura  toute  son  intensité  que  lorsque 
la  vertu  communiquera  sa  puissance  à  toutes  ses 
œuvres  et  elle  n'atteindra  son  extension  sociale 
parfaite  que  dans  le  rayonnement  de  l'amour  sur- 
naturel. 

Si,  comme  on  le  fait  souvent,  le  nom  de  pédago- 
gue reste  réservé  aux  écrivains  traitant  théorique- 
ment de  l'art  et  des  méthodes  d'élever  les  enfants, 
Don  Bosco  ne  peut  pas  être  rangé  parmi  les  auteurs 
pédagogiques,  car  il  a  écrit  très  peu  sur  cette 
science.  Mais,  quoi  qu'il  en  soit,  il  a  une  place  émi- 
nente  parmi  les  éducateurs,  et  c'est  tant  mieux.  Ne 
vaut-il  pas  mieux  produire  la  vie  que  d'en  décrire 
les  lois  ?  Les  théoriciens  abondent  mais  les  réalisa- 
teurs sont  peu  nombreux.  L'artiste  qui  compose  une 
œuvre  musicale  n'est-il  d'ailleurs  pas  supérieur  au 
théoricien  qui  met  à  point  une  loi  del'acoustique  et 
le  peintre  des  toiles  de  valeur  n'est-il  pas  au-dessus 
du  savant  qui  ferait  une  nouvelle  classification  des 
couleurs  ? 

Or,  voyons  quelle  fut  cette  œuvre  superbe  de  Don 
Bosco.  Elle  dépasse  même  les  murs  de  l'école.  Sa 
pédagogie  pour  la  vie  l'amena  à  devenir  sociologue. 
Ce  n'est  pas  l'intelligence  de  quelques  écoliers  qu'il 
veut  orner  ;  il  rêve  la  restauration  dans  le  Christ  de 
la  société  ouvrière. 

Quelle  fut  la  mission  de  Don  Bosco  ? 

Arracher  la  jeunesse  ouvrière  aux  ennemis  de  son 
bonheur,  l'ignorance,  la  pauvreté,  le  vice,  l'esprit 
d'indépendance,  l'incapacité  professionnelle,  l'isole- 
ment, —  pour  l'abriter  dans  des  œuvres  de  protec- 
tion où  elle  trouverait  l'instruction  qui  éclaire,  la 


30  LES   IDÉES   PÉDAGOGIQUES   DE    DON    BOSCO 

doctrine  qui  change  les  cœurs,  la  discipline  qui  trem- 
pe les  volontés,  renseignement  professionnel  qui 
arme  pour  la  vie,  l'atmosphère  de  la  famille  qui  épa- 
nouit l'âme,  et  le  pain  quotidien  qui  fortifie  les 
corps. 

Une  à  une  toutes  les  œuvres  de  Don  Bosco  sont 
sorties  de  ce  souci  fondamental,  de  cette  tâche  assi- 
gnée par  Dieu  à  son  serviteur.  Une  à  une  aussi,  cha- 
cune de  ces  œuvres  trouva  dans  le  monde  des  cœurs 
dévoués  pour  lui  prêter  leur  concours  et  travailler 
&U  salut  de  la  jeunesse  ouvrière  sur  les  indications 
du  grand  éducateur  (1). 


2.   L'œuvre   de  Don  Bosco. 

La  première  partie  de  ce  travail  nous  a  montré  le 
cadre  dans  lequel  fut  tracée  l'œuvre  de  Don  Bosco  : 
la  ville  naissante  de  Turin,  en  1841. 

Pour  comprendre  toute  la  grandeur  du  travail, 
il  nous  faut  aussi  évoquer  rapidement  le  milieu 
dans  lequel  l'œuvre  se  réalisa  :  l'Italie  du  milieu 
du  xixe  siècle. 

L'Italie  a  eu  de  tous  temps  des  pédagogues  re- 
rriarquabl es,  entre  autres. à  la  fin  du  moyen  âge,  Vic- 
torin  de  Fellre,et,  à  l'époque  de  la  Renaissance: 
Gastiglione,  Piccolomini,  Charles  Borroméc,  etc.  (2). 

Les  salles  d'asile  ont  trouvé  dans  Aporti  (1791- 
1858),  surnommé  le  père  de  l'enfance,  un  protecteur 
dévoué.  Dès  1827,  il  ouvrit  à  Crémone  une  école 
d'enfants  où,  sans  le  savoir,  il  appliquait  les  princi- 
pes auxquels  Frœbel  devait  plus  tard  donner  corps. 

(1)  Don  Bosco.  Maison  Ozanam,  Paris. 

(2)  Voir  Bulletin  Salésien,  octobre  1909,  p.  260. 


LF.S    IDÊRS    PÉDAGOGIQUES    T^E    DON    ROSCO  31 

Son  œuvre  s'étend  aujourd'hui  à  plus  de  trois  mille 
écoles. 

Toutefois,  jusqu'en  ces  derniers  temps,  l'Italie 
n'eut  pas  de  système  national  d'enseignement.  La 
loi  scolaire  de  1859  ne  sortit  tous  ses  effets  qu'en 
1895.  Mais  les  récents  progrès  réalises  ont  été  pro- 
fonds et  nombreux  ;  le  pays  du  Dante  semble  en  ce 
moment  en  pleine  renaissance  pédagogique.  Sans  y 
insister  davantage,  mentionnons  Montessori,  dont 
le  nom  brille  d'un  éclat  spécial  parmi  les  pédago* 
giièâ  italiens  contemporains,  les  Gioberti,  Rosonini, 
Berti,  Tommasco,  Fusco,  Lambruschini,  Ridolfi, 
Casanova,  Latino  et  Imperatori  (1). 

Le  dévouement  des  établissements  religieux  n'a 
d'ailleurs  jamais  fait  défaut  au  pays  des  papes. Mais 
l'Italie,  comme  bien  d'autres  p:iys,  souffre,  malgré 
la  généralisation  de  l'instruction,  d'un  mal  pro- 
fond :  l'abandon  de  l'enfant  du  peuple,  du  futur 
ouvrier. 

«  Autrefois,  à  une  époque  qui  n'est  d'ailleurs  pas 
si  éloignée  de  nous,  chaque  patron  avait  autour  de 
son  établi  au  moins  un  apprenti,  parfois  p 
auxquels  il  apprenait  consciencieusement  tous 

[s  et  tous  les  secrets  du  métier.  L'apprenti  était 
traité  d'une  façon  paternelle,  comme  l'enfant  à  la 
maison. 

«  Aujourd'hui,  ce  système  n'est  plus,  pour  la 
plupart  des  professions,  qu'un  fait  historique. 

«  La  séparation  entre  le  maître  et  son  ouvrier,  an- 
cien ou  novice,  es»  trop  tranchée,  le  nombre  des 
ouvriers  d'un  atelier  esttrop  considérable  pour  que 
le  chef  d'industrie  puisse  encore  se  tenir  en  rapport 

(1 1  Util  -ire  de  Vins!. 


32  LES    IDÉES    PÉDAGOGIQUES    DE    DON    BOSCO 

constant  avec  chacun  de  ses  ouvriers,  être  pour  les 
jeunes  à  la  fois  un  patron  et  un  instituteur.»  (Rap- 
port O.  Pyfferœn,  1895.) 

Partant  du  principe  qu'il  est  du  devoir  de  l'auto- 
rité de  garantir  à  tout  citoyen  le  plein  exercice  de 
sesdroits,laRévolution  française,reprenant  la  théo- 
rie de  Turgot, accorda  à  l'ouvrier  d'exercer  le  métier 
qui  lui  plairait.  Dès  lors  l'ouvrier  fut  plus  libre,  il 
est  vrai,  mais  aussi  plus  faible  et  moins  préparé.  Le 
machinisme  du  xix°  siècle  pouvait  en  réalité  se 
contenter  dans  bien  des  cas  d'ouvriers-outils,  mais 
la  question  reste  entière  de  savoir  si  l'ouvrier  y  ga- 
gna en  dignité.  Les  chefs  de  l'industrie  se  sont 
plaints,  bien  des  fois,  de  la  préparation  médiocre  de 
l'apprenti  et,  de  divers  côtés,  on  a  cherché  à  remé- 
dier à  ce  mal  dans  l'intérêt  tant  de  l'ouvrier  que  de 
l'industrie.  L'école  à  l'usine, que  l'on  a  préconisée 
d'abord, n'a  donné  que  de  faibles  résultats. De  nos 
jours,  dans  bien  des  pays,  un  courant  se  dessine 
pour  mettre  l'usine  à  l'école.  Ce  nouveau  système, 
qui  tend  àfonder  l'éducation  entièresur  le  dévelop- 
pement manuel  et  l'exercice  des  sens, ne  manquera 
pas  d'accentuer  la  matérialisation  de  notre  siècle. 
Des  éducateurs  y  voient,  avec  Herbart,  une  atteinte 
à  la  dignité  humaine  et  jugent  avec  raison  que 
l'école  doit  avant  tout  développerles  facultés  supé- 
rieures de  l'homme: l'adolescent  intellectuellement 
bien  formé  aura  toujours  une  avance  sur  l'apprenti 
précoce  et  ignorant. 

Don  Bosco, avec  cette  intuition  que  Dieu  donne 
à  ses  apôtres,  s'était  penché  sur  les  misères  de 
l'ouvrier  et  avait  trouvé  dans  son  cœur  le  remède  à 
la  triste  situation  que  Léon  XIII,  quelque  vingt  ans 
plus  tard,  signalait  à  l'attention  du  monde  entier. 


LES    IDÉES    IÉDAGOGIQUES    DE    DON    BOSCO  33 

Dans  l'espace  de  cinquante  ans,  les  œuvres  de 
Don  Bosco,  qui  se  multiplièrent  d'une  façon  pro- 
digieuse sous  tous  les  climats,  vinrent  en  aide  aux 
enfants  du  peuple,  sous  forme  d'institutions  variées, 
mais  visant  toutes  à  faire  de  ces  petits  des  chré- 
tiens robustes,  des  ouvriers  instruits,  des  citoyens 
fiers  et  dévoués. 

«Ces  œuvres  en  faveur  delà  jeunesse  sont  au  nom- 
bre de  sept  :  les  patronages,  les  écoles  professionnel- 
les, les  écoles  primaires  et  secondaires,  les  colonies 
agricoles,  les  maisons  de  famille,  et  enfin  l'œuvre  des 
vocations  tardives.  Toutes  s'inspirent  des  besoins 
du  milieu  où  elles  surgissent. 

«  Dans  les  grandes  cités  modernes,  où,  parun  en- 
semble de  circonstances  d'ordre  moral  et  économique, 
la  famille  en  ie  disloquant  livre  insensiblement  l'en- 
fant à  tous  les  périb  de  la  rue  tt  des  mauvaises  ami- 
tics,  il  fallait  de  toute  urgence  offrir  à  ces  pauvres 
petits  un  refuge  où  ils  trouveraient  une  part  d'affec- 
tion comme  dans  la  famille,  u  de  discipline 
comme  à  l'école,  et  une  part  de  liberté  con 
dans  la  rue,  et  où  on  se  préoccuperait  de  rapproi 
de  Jésus-Christ  par  la  parole  de  Dieu  et  les  sacre- 
ments leurs  âme                 es  :  et  ce.  fut  le  Patro; 

«Mais  le  patronage,  même  appuyé  de  classes  pri- 
maires,  même  prolonj  é  par  le  cours  du  soir  i 

avoue  impuissant  de>  ant  certain*  s  enfance  > 
malheureuses.  A  1*oj  Igine  detoutésles  jeunessescou- 
pables,  a  écrit  quelqu'un,  on  trouve  une  famille 
défaillante,  c'esl  -à-dire  une  famille  qui  manqu< 
par  la  mort,  L'éloignement  ou  la  désertion,  suit  par 
l'indignité  du  père  <>u  de  la  mère  ;  une  famille  dé- 
faillante, c'est-à-dire  encore  une  famille  où  la  misère 
s'est  installée.  11  est  donc  nécessaire   de  recueillir 

LEb  —  3 


34  LES    IDÉES    PÉDAGOGIQUES    DE    DON    BOSCO 

l'enfant,  dans  l'intérêt  de  son  âme,  d'abriter  com- 
plètement ses  jours  et  ses  nuits.  C'est  de  ce  souci  que 
sont  nés  les  oratoires  ou  orphelinats  salésiens,  vastes 
internats,  où,  selon  leurs  aptitudes,  les  enfants  se 
voient  aiguillés  soit  vers  l'école  professionnelle,  où 
en  quatre  ans  ils  deviendront  des  ouvriers  accomplis, 
soit  vers  la  culture  des  champs,  s'ils,  sont  d'origine 
rurale  ou  témoignent  de  dispositions  agricoles,  soit 
vers  les  études  secondaires,  si  leur  esprit  alerte  se 
passionne  pour  l'étude  et  semble  les  prédisposer  à 
quelque  carrière  libérale. 

a  Au  sortir  de  ces  maisons  d'éducation,  et  pour 
remplir  l'entre-deux  qui  sépare  ces  adultes  de  leur 
établissement  définitif  dans  la  vie,  des  maisons  de 
famille  leur  offrent,non  seulement  le  vivre  et  le  cou- 
vert à  des  prix  très  doux,  mais  encore  la  protection 
morale, et  le  conseil  vigilant  d'éducateurs  zélés  (1).  » 

Le  programme  de  Don  Bosco  est  unique  :  le  mé- 
tier est  le  but  direct  de  son  enseignement. On  veut 
rendre  à  la  société,  sans  autre  intermédiaire,  des 
enfants  ayant  reçu  un  enseignement  industriel  pri- 
maire qui  puissent  immédiatement  gagner  leur  vie 
de  façon  honorable.  Leur  apprentissage  doit  donc 
être  poussé  à  ses  dernières  limites  ;  l'instruction 
primaire  des  classes  n'est    là  qu'une  préparation. 

A  tout  bien  considérer,  l'organisation  dans  ces 
maisons  de  Don  Bosco  correspond  à  un  besoin  spé- 
cial de  la  société  :  christianiser  l'ouvrier. 

Dans  chaque  établissement  deux  sections  princi- 
pales :  Environ  la  moitié  des  enfants  est  destinée  au 
travail  des  ateliers.  L'autre  moitié  se  compose  de 
ceux  qui,  âgés  de  moins  de  13  ans,  suivent  un  cours 
primaire  et  aussi  de  ceux  qui,  bien  doués  du  côté 

(î)  Don  Bosco.  Maison  Ozanam. 


UE3    DE    DON    BOSCO 

de  l'intelligence,  suivent  des  cours  d'enseignes 

secondaire. 

Parmi  ceux-là  se  recruteront  des  citoyens  qui 
font  honneur  a  l'Œuvre  dans  toutes  les  professions, 
lères  Libérales,  armée,  clergé  ;  la  pieu.se  union 
salésienne  ne  se  recrute  pas  autrement. 

De  ce  rapprochement  entre  l'ouvrier  du  travail 
manuel  et  l'ouvrier  de  la  pensée  ne  peuvent  résulter 
que  les  conséquences  les  plus  heureuses  pour  l'ave- 
nir. Là  pourrait  être  une  des  clefs  du  socialisme  chré- 
tien que  d'aucuns,  suivant  la  ligne  de  conduite  tra- 
cée par  le  Souverain  Pontife  Léon  XIII,  appellent 
de  leurs  vœux. 

Il  y  a  communauté  absolue  de  régime  entre  eux 
et  ceux  qui  restent  des  apprentis.  Ils  sonttraités  sur 
le  même  pied  d'égalité,  ils  doivent  vivre  comme  des 
frères.  Les  professeurs  ou  chefs  d'ateliers  sortent 
du  rang,  ils  ont  été  élevés  par  charité  comme  leurs 
élèves.  Les  métiers  qu'ils  enseignent  de  préférence 
sont  ceux  de  typographe,  de  menuisier,  de  tailleur,  de 
relieur,  de  cordonnier,  de  serrurier,  de  mécanicien. 

Les  ouvriers  quitteront  le  bercail  experts  en  leur 
profession  et  possesseurs  d'un  petit  capital.  Une 
gratification  de  10  0/0  sur  une  journée  ordinaire 
est  en  effet  allouée  aux  apprentis.  La  moitié  de  cette 
gratification  est  remise  à  l'apprenti  en  bon  argent, 
l'autre  est  portée  à  la  masse,  et  ne  sera  acquise  qu'à 
la  fin  de  l'apprentissage.  Ils  possèdent  également  des 
livrets  de  Caisse  d'Epargne,  car  le  goût  de  l'écono- 
mie leur  est  inculqué  :1e  moindre  dépôt,  ne  fût-il 
que  de  10  centimes,  est  favorisé,  si  bien  qu'une 
fois  sortis  de  la  maison,  ils  sont  à  même,  s'ils  n'y  de- 
meurent pas  en  qualité  de  prêtres,  oa  de  profes- 
seurs, de  se  tirer  d'affaire. 


36  LES    IDÉES    PÉDAGOGIQUES    DE    DON    BOSCO 

La  situation  peut  se  résumer  en  deux  mots  :  on 
prend  un  enfant  abandonné  sur  le  pavé,  et  qui  de- 
viendrait sans  doute  un  sacripant  ;  on  en  fait  un 
garçon  honnête  et  pieux  ;  on  l'instruit,  on  lui  met  un 
état  entre  les  mains,  et  un  peu  d'argent,  qui,  s'il  a 
de  l'ordre,  lui  servira  à  s'établir.Que  sont  les  uto- 
pies des  collectivistes,  socialistes  et  «  autres  chevau- 
cheurs  de  chimères  ou  marchands  de  coquecigrues 
en  face  de  ces  résultats  tangibles,  de  ces  eiïets 
prouvés  ?  (Huysmans.) 

Si  l'ensemble  des  résultats  est  plus  que  satisfai- 
sant, si  ces  apprentis  sont  économes  et  laborieux, 
s'ils  sont  nantis  d'âmes  vraiment  propres, cela  tient 
à  une  éducation  spéciale,  à  des  soins  particuliers, 
à  un  système  de  culture  qu'ignorent  les  incroyants 
et  les  impies. 

Pour  développer  le3  facultés  affectives  de  l'en- 
fant et  lui  inculquer  profondément  le  sentiment  de 
ses  devoirs  et  le  regret  de  ses  fautes,  il  ne  suffît  pas 
de  le  traiter  avec  douceur  et  de  lui  procurer  un  peu 
de  cette  tendresse  maternelle  qu'il  n'a  pas  connue,  il 
faut  le  lancer  hardiment  dans  la  voje  de  la  perfec- 
tion chrétienne,  assurer  la  victoire  de  la  volonté 
sur  les  mauvais  instincts  par  l'exercice  répété  de  la 
confession,  par  la  communion  fréquente. 

Le  nombre  des  enfants  rebelles  à  ce  traitement 
est  infime.  Le  cas  des  incurables  est  extrêmement 
rare,  et  l'inlassable  patience  des  maîtres  est  récom- 
pensée par  de  vrais  miracles  de  grâce,  des  caractères 
modifiés,  puis  réellement  amendés  par  l'effet  de  la 
communion  :  ce  sont  là  faits  courants  dans  les 
Annales  de  l'Ordre  (1). 

(1)  Les  Salésiens,  l'œuvre  de  Don  Bosco,  par  le  comte  fleur  y. 
(Science  et  religion.)  Pari?,  Bloud. 


LES    IDÉFS    PÉDAGOGIQUES    DE    DON    BOSCO 


3.  La  pédagogie  de  l'amour. 

Il  existe  en  matière  d'éducation  peu  d'idées  net- 
tement arrêtées,  ou  plutôt  il  en  existe  tant  et  de  si 
divergentes  que  la  confusion  la  plus  entière  règne 
en  ce  domaine.  La  discipline,  la  bonne  tenue  dans 
la  société,  l'instruction,  voilà  pour  beaucoup  l'abou- 
tissement de  l'œuvre  éducative. 

Ecoutons  G.  Le  Bon  :  «  L'université  laisse  à  peu 
près  exclusivement  de  côté,  dans  la  pratique,  toute 
éducation  et  m'en  parle  que  dans  des  discours  d< 
nés  au  public.  En  fait,  l'éducation  qu'elle  donne  se 
borne  à  la  lourde  et  brutale  discipline  du  lycée  des- 
tinée uniquement  à  maintenir  le  silence  dans  les 
salles  où  se  trouvent  les  élèves  (1).  » 

On  ne  pourrait  pas  exprimer  plus  clairement  celte 
vérité  courante  ni  avouer  plus  tristement  la  faillite 
de  nos  institutions  publiques  en  fait  d'éducation. 
De  l'œuvre  magnifique  de  plusieurs  générations  de 
pédagogues  voilà  ce  qui  reste  dans  nos  établisse- 
ments d'instruction  :  quatre  ou  cinq  axiomes  d'ordre 
méthodologique  et  le  reste.,  matière  à  discours  aux 
distributions  des  prix. 

Ainsi  ne  l'entendait  pas  Don  Bosco.  L'éducation 
vise  au  relèvement  de  l'individu  tout  entier,  et  |  ;  r 
lui, —  contrairement  à  l'exclusivisme  individualiste 
de  Rousseau  et  de  Herbert,  —  de  la  famille  et  de  'a 
Société.  «  Former  la  jeunesse, c'est  l'incorporer  aux 
organisations  morales  qui  constituent  L'organisme 

(1)  I.cBoti,  Psy  i.  IV.ris,  p. 


38  LES    IDÉES    PÉDAGOGIQUES    DE    DON    BOSCO 

social  et  transmettre  ainsi  aux  générations  futures 
les  biens  qui  forment  le  trésor  de  notre  civilisation 
actuelle  (1).  » 

La  discipline  n'est  donc  pas  le  soutien  de  l'école, 
mais  l'école  est  un  moyen  pour  former  la  discipline  ; 
le  but  à  atteindre  c'est  l'empire  sur  soi-même. 

Or,  l'enfant  n'est  pas  une  argile  molle  et  pure- 
ment passive  que  nous  pouvons  modeler  à  notre 
gré  :  notre  main  peut  le  trouver  rebelle  et  il  nous 
faudra  recourir,  pour  obtenir  son  obéissance,  à  cer- 
tains moyens  de  gouvernement. 

Quels  moyens  emploierons-nous?  Ceux  que  l'on  a 
proposés  de  tout  temps  sont  trop  connus  pour  que 
nous  ayons  besoin  de  les  énumérer  :  mais  ils  sont 
d'inégale  valeur.  On  peut  poser  en  principe  qu'ils 
valent  en  général  ce  que  valent  les  motifs  et  les  mo- 
biles qu'ils  mettent  en  jeu. 

Obéir,  accomplir  le  devoir,  tous  les  actes,  en  un 
mot,  qui  doivent  concourir  à  l'œuvre  éducative, 
auront  une  influence  différente  sur  la  formation 
morale  d'après  que  l'acte  est  inspiré  par  la  crainte 
du  fouet  ou  par  le  désir  de  bien  faire  que  nous  suggère 
une  personne  aimée. 

«  Un  maître  qui  a  de  l'autorité  pourra  souvent 
obtenir  l'accomplissement  de  certains  actes  par  son 
influence  personnelle,  par  cette  sorte  de  sugges- 
tion qui  dispense  d'avoir  recours  à  d'autres  procé- 
dés de  discipline.  Seulement  cette  influence  ne  doit 
pas  être  exagérée  :  elle  rencontre  souvent  des  résis- 
tances dans  l'âme  de  l'enfant,  surtout  lorsque  celui- 
ci  ne  se  trouve  plus  en  présence  du  maître,  et  il  est 
nécessaire  qu'elle  n'agisse  point  seule  (2).  » 

(1)  Didaldik.  D.  Otto  Wilmann,  préface  mercier. 

(2)  Postulats  de  l'éducation,  p.  176. 


LES    IDÉES    TÉDACOGIQUES    DE    DON    EOSCO  39 

La  véritable  discipline  doit  venir  du  dedans  plu- 
tôt que  du  dehors.  Ainsi  l'humiliant  dressage  sera 
évité  et  la  discipline  extérieure,  mise  en  rapport  avec 
les  besoins  intimes  moraux  et  spirituels,  aboutira 
au  gouvernement  de  soi-même.  L'obéissance  spon- 
tanée est  toujours  préférable  à  l'obéissance  passive, 
parce  qu'elle  tend  a  créer  ou  à  développer  un  dyna- 
misme intelligent  dont  la  composition  pourra  être 
modifiée  par  la  suite,  et  non  un  mécanisme  qui 
attendra  pour  fonctionner  un  élan  venu  du  dehors. 

M.  Ribotrprésident  de  l'enquête  menée  en  France 
sur  la  réforme  de  l'enseignement  secondaire,  a  de- 
mandé «  si  on  ne  pourrait  pas  obtenir  de  bons  résul- 
tats en  s'adressant  à  la  raison  des  élèves  ».  Il  lui  a 
été  répondu  de  la  façon  suivante  : 

«  Je  suis  persuadé  du  contraire.  Il  faut  vivre  avec 
nos  élèves  pour  se  douter  de  cette  difficulté;  nous 
ne  pouvons  pas  attendre  un  résultat  en  nous  adres- 
sant à  la  raison  de  nos  élèves.  » 

Aussi,  ajoute  le  Dr  G.  Le  Bon,  les  Anglais  ne 
s'adressent  pas  à  leur  raison^base  très  fragile,  mais 
uniquement  à  leur  intérêt,  substratum  très  solide 
sur  lequel  on  peut  bâtir  avec  sécurité  (1). 

Si  donc,  d'une  part,  faire  appel  à  la  volonté  de 
l'enfant  est  un  idéal  illusoire  et  que,  d'autre  part, 
la  doctrine  de  l'intérêt  mène  à  l'égoïsme,  à  l'indivi- 
dualisme, ennemi  de  l'éducation  sociale,  que  reste- 
t-il  pour  agir  efficacement  sur  les  élèves  ? 

Il  reste  à  s'adresser  à  un  groupe  de  tendances 
très  efficaces  et  qui  sont  en  même  temps  les  plus 
élevées  de  toutes,  après  les  tendances  moral< 
cilles  qu'on  pourrait  désigner  d'un  mol,  la  sympa- 
thie. 11  resle.ee  que  Don  Bosco  appelle:  ht  p 

<  1  i  Psychologie  de  l'éducation,  p, 


40  LES    IDÉES    PÉDAGOGIQUE".    DE    DON    BOSCO 

de  l'amour.  Le  mot  est,  en  effet,  tombé  de  la  plume 
du  Vénérable  lorsque,  au  soir  de  sa  vie,  il  écrivait 
à  ses  fils  une  longue  lettre  pour  leurlivrer  aussi  clai- 
rement que  possible  la  clef  de  son  système  d'édu- 
cation. 

Don  Bosco  ne  regardait  pas  la  verge  comme  la 
baguette  enchantée  de  l'éducation,  l'auxiliaire  in- 
dispensable du  maître.  Les  temps  sont  passés, où, 
comme  le  dit  un  spirituel  auteur,  l'on  ne  pouvait 
entrer  dans  une  classe  sans  marcher  sur  des  débris 
de  bâtons,  sans  ouïr  les  gémissements  de  quelque 
enfant  qui  remettait  ses  vêtements  sur  les  traces 
douloureuses  de  la  dernière  correction. 

Avec  tous  les  pédagogues  modernes,  Bosco  re- 
connaît qu'avec  la  rigueur  on  n'aboutit  ordinaire- 
ment qu'à  étouffer  la  spontanéité  de  l'enfant  et  à 
développer  l'hypocrisie.  Mais  où  Don  Bosco  s'élève 
plus  haut  c'est  lorsqu'il  voit  dans  les  méthodes 
sévères  la  mort  de  la  confiance. Sans  cette  confiance, 
disons  mieux,  sans  l'amour  de  l'enfant,  Don  Bosco 
renonçait  au  travail  d'gducation. 

«  Que  voulez-vous  que  je  lui  apprenne,  disait  déjà 
Socrate  d'un  de  ses  élèves  ?  Il  ne  m'aime  pas.  » 

Sans  affection,  pas  d'éducation.  Le  Vénérable 
l'avaittrès  bien  compris  :  aussi  travaillait-il  àgagner 
le  cœur  de  l'enfant,  et  par  le  coeur  toutes  les  ave- 
nues de  l'âme.  Volontiers  il  eût  résumé  toute  sa 
méthode  dans  cette  phrase  :  Se  faire  aimer  soi-même 
pour  mieux  faire  aimer  Dieu. 

Ces  procédés  de  la  tendresse  chrétienne  font  tel- 
lement partie  du  système  salésien  que,  même  à 
l'heure  où  il  faut  sévir —  et  elle  sonne  toujours  quoi- 
que on  la  retarde  le  plus  possible — l'éducateur  fait 
encore  appel  à  ce  genre  de  punition  qu'une  mère 


LES    IDÉES    PÉDAGOGIQUES    DE    D^N    EOSCO  41 

sait  manier  si  délicatement.  Il  montre  un  visage 
consterné,  il  s'interdit  toute  parole  affectueuse,  il 
feint  l'indifférence  ou  la  froideur  :  quatre  fois  sur 
cinq  cela  suffit;  parce  qu'il  s'est  appliqué  à  se 
faire  aimer  pour  pouvoir,  en  temps  opportun,  se 
faire  craindre. 


4.  Le  système  préventif. 

Deux  ans  avant  sa  mort,  en  1886,  Don  Bosco 
reçut  un  jour  du  Supérieur  du  Grand  Séminaire  de 
Montpellier  une  lettre  où  ce  digne  ecclésiastique  le 
pressait  de  lui  communiquer  le  secret  de  sa  merveil- 
leuse pédagogie.  C'était  déjà  une  seconde  instance, 
car  a  une  première  lettre  de  son  correspondant  Don 
Bosco  avait  répondu  :  «  C'est  grâce  à  la  crainte  de 
Dieu  répandue  au  cœur  de  mes  jeunes  gens  que 
j'obtiens  d'eux  tout  ce  que  je  veux.  »  «  Mais,  répli- 
quait l'excellent  Supérieur,  la  crainte  de  Dieu  n'est 
que  le  commencement  delà  sagesse.  Comment  ache- 
ver l'œuvre  ?  Allons,  mon  père,  donnez-moi  la  clef 
de  votre  système  d'éducation  que  je  m'en  serve 
pour  le  bien  de  mes  séminaristes  !  ■  «  Mon  système  ! 
Mon  système  !  murmurait  Don  Bosco  en  pliant  la 
lettre,  mais  si  je  ne  le  connais  pas  moi-même  !  Je 
n'ai  eu  qu'un  mérite,  celui  d'aller  de  l'avant  selon 
l'inspiration  du  Seigneur  et  des  circonstances.  » 

Il  se  trompait,  car  Don  Bosco  eut  un  système  d'é- 
ducation très  personnel.  Ce  fut  la  pédagogie  de 
l'amour. 


Deux  systèmes,  dit  Don  Bosco,  sont  employé* 


42  LES    IDÉES    PÉDAGOGIQUES    DE    DOH    BOSCO 

en  éducation  :  le  système  préventif  et  le  système 
répressif. 

«  Le  système  répressif  consiste  à  faire  d'abord  bien 
connaître  la  loi  à  ceux  qui  devront  l'observer,  à 
exercer  ensuite  une  surveillance  rigoureuse  pour 
connaître  les  transgresseurs,  et,  le  cas  échéant,  leur 
infliger  les  châtiments  mérités.  Dans  ce  système, 
un  Supérieur  doit  être  sévère  et  même  menaçant,  de 
paroles  et  d'allures.  Il  évitera  toujours  la  familiarité 
avec  ceux  qui  lui  sont  soumis.  Le  directeur,  pour 
donner  plus  de  force  à  son  autorité,  devra  se  trou- 
ver rarement  au  milieu  de  ses  subordonnés  et  seule- 
ment lorsqu'il  devra  menacer  ou  punir.  Le  système 
est  facile.  Il  est  spécialement  utile  dans  les  casernes, 
et,  en  général,  à  l'égard  des  personnes  raisonnables 
et  intelligentes,  qui  doivent,  par  elles-mêmes,  être 
en  état  de  connaître  et  de  se  rappeler  ce  qui  est  con- 
forme à  la  loi  ou  aux  autres  règlements. 

«Tout  autre, et, je  dirais  même,  tout  opposé,  est 
le  «  système  préventif  ».  Son  but  est  aussi  de  faire 
connaître  les  prescriptions  et  les  règlements  de  la 
maison.  La  surveillance  s'exerce  de  telle  façon  que 
les  élèves  soient  sans  cesse  sous  le  regard  vigilant 
du  directeur  ou  des  assistants.  Ceux-ci  leur  parlent 
comme  des  pères  pleins  de  tendresse,  les  dirigent  en 
toute  occasion,  leur  donnent  des  conseils  et  les  corri- 
gent avec  amour,  en  un  mot,  mettent  les  élèves  dans 
l'impossibilité  de  commettre  aucune  faute. 

«  Ce  système  est  entièrement  basé  sur  la  raison, 
la  piété  et  l'amitié.  Il  exclut  tout  châtiment  violent 
et  s'efforce  d'éloigner  la  correction  même  légère. 
Ce  système  est  préférable,  voici  encore  pour  quels 
motifs  : 

«  1°  L'élève,    préalablement  averti,  n'est  point 


LES    IDEE!  QIQL'ES    DE    DON    Î30SCO  43 

humilié  par  les  fautes  qu'il  commet,  comme  cela 
arrive  quand  ces  fautes  sont  connues  du  supérieur. 
Il  ne  s'irrite  pas  de  la  réprimande  qui  lui  est  adres- 
sée, ou  de  la  pénitence  qu'on  lui  inflige,  ou  dont  on  le 
menace.  Il  y  a  toujours  dans  ce  système  un  avis 
affectueux  qui  lui  est  parvenu,  qui  l'a  ramené  à  la 
raison  et  qui,  souvent,  a  gagné  son  cœur  au  point 
que  lui-même  désire  presque  le  châtiment  dont  il  a 
reconnu  la  nécessité. 

«2°  Un  motif  plus  grave  encore  d'employer  ce  sys- 
tème, c'est  la  légèreté  de  la  jeunesse  qui  lui  fait  ou- 
blier, en  un  instant,  les  règlements  disciplinaires  et 
les  châtiments  qu'elle  peut  encourir.  Il  arrive  sou- 
vent qu'un  petit  enfant  se  rend  coupable  et  reçoit 
une  pénitence,  sans  y  avoir  fait  attention.  Il  a  agi 
sans  se  souvenir  de  la  loi,  au  moment  où  il  l'a  trans- 
gressée, et  il  aurait  certainement  évité  cette  faute, 
si  une  voix  amie  l'avait  averti. 

«3°  Le  «système  répressif»  peut  bien  emp<" 
un  désordre  ;  difficilement  on  amendera  les  coupa- 
bles. On  a  observé  que  les  jeunes  gens  n'oublient 
pas  les  châtiments  qu'ils  ont  subis,  et  que  le  plus 
souvent  ils  gardent  rancune,  avec  le  désir  de  secouer 
le  joug  et  même  de  se  venger.  Il  semble,  parfois,  qu'ils 
n'y  attachent  pas  une  grande  importance,  mais  qui- 
conque les  observera  attentivement,  pourra  consta- 
ter combien  sont  terribles  ces  souveni  s  de  jeunesse. 
Ils  oublient  facilement  les  punitions  de  leurs  parents, 
mais  très  difficilement  celles  de  leurs  maîtres.  Il  est 
des  enfants  qui,  châtiés,  même  justement,  â  l'épo- 
que de  leur  éducation,  ont  accompli  leur  vengeance 
brutale  jusque  dans  un  âge  avancé. 

'•  j\c  «système  préventif  ».  au  contraire,  rend  l'élève 
a:ni  de  son  maître,  en  qui  il  voit  un  bienfaiteur  pn  - 


44  LES    IDÉES    PÉDAGOGIQUES    DE    DON    BOSCO 

venant  qui  veut  le  rendre  bon  et  le  préserve  des 
contrariétés,  des  châtiments  et  du  déshonneur. 

«  4°  Le  «  système  préventif»  est  salutaire  à  l'élève 
en  ce  sens  que  son  maître  pourra  toujours  lui  parler 
le  langage  du  cœur,  et  pendant  le  temps  de  l'éduca- 
tion, et  quand  il  aura  quitté  la  maison.  Le  maître, 
ayant  gagné  le  cœur  de  son  protégé,  pourra  exercer 
sur  lui  une  grande  influence,  lui  donner  des  avis, 
des  conseils,  et  même  le  corriger,  alors  qu'il  se  trou- 
vera dans  les  emplois  et  les  fonctions  de  la  vie  civile 
et  du  commerce. 

Pour  tous  ces  avantages  et  pour  bien  d'autres 
raisons,  il  nous  semble  que  le  «  système  préventif  » 
doit  être  préféré  au  «  système  répressif  ». 

IL  APPLICATION    DU    SYSTÈME    PRÉVENTIF 

L'application  pratique  de  ce  système  est  entière- 
ment basée  sur  cette  parole  de  saint  Paul  :  «  Caritas 
paliens  est,  benigna  est...,  omnia  snfferl...,  omnia 
sperat,  omnia  sustinei  (1).  »  La  charité  est  patiente 
et  bienveillante  ;  elle  souffre  tout,  mais  elle  espère 
tout  et  elle  supporte  tout.  Aussi  n'y  a-t-il  que  le 
chrétien  qui  puisse  appliquer,  avec  succès,  le  «  sys- 
tème préventif  ».  La  raison  et  la  religion  sont  les 
seuls  instruments  que  manie  le  maître.  Il  doit  parler 
leur  langage  en  instruisant  ses  élèves,  et  il  doit  s'en 
pénétrer  lui-même  dans  sa  vie  pratique,  s'il  veut 
être  obéi  et  atteindre  son  but. 

1°  Le  directeur  doit  se  consacrer  entièrement  à 
ceux  dont  il  doit  diriger  l'éducation.  Il  ne  doit  ja- 
mais accepter  aucune  charge  qui  l'éloigné  d'eux. 
Il  se  trouvera  ainsi  toujours  avec  ses  élèves,  quand 

(1)  I  Cor.,  XIII,  4,  7. 


LE.  IDLLS  PÉDAGOGIQUES  DE  DON  BOSCO        45 

uns  obligation  étrangère  ne  les  appelle  pas  ailleurs 
et  qu'ils  ne  sont  pas  sous  la  surve  llance  des  as  is- 
tants. 

2°  Les  maîtres,  les  chefs  d'atelier,  les  assistants 
doivent  être  d'une  moralité  incontestée.  Ils  s'appli- 
queront à  éviter,  comme  la  peste,  toute  sorte  d'affec- 
tion, d'amitié  particulière  avec  les  élèves.  Ils  se 
souviendront  que  l'égarement  d'un  seul  peut  com- 
promettre toute  une  maison  d'éducation.  Il  faut 
donc  veiller  à  ce  que  les  élèves  ne  soient  jamais 
seuls.  Autant  que  possible,  les  assistants  doivent  les 
précéder  là  où  ils  doivent  se  réunir.  Ils  y  demeureront 
jusqu'à  ce  que  d'autres  assistants  viennent  les  rem- 
placer. Ils  ne  laisseront  jamais  les  élèves  dans  l'oisi- 
veté. 

3°  Il  faut  que  les  élèves  puissent,  en  toute  liberté 
et  selon  leur  bon  plaisir,  sauter,  courir  et  crier. 
La  gymnastique,  la  musique,  la  déclamation,  le 
petit  théâtre,  la  promenade  sont  des  moyens  très 
efficaces  pour  obtenir  la  discipline,  favoriser  la 
moralité  et  la  santé.  L'important,  c'est  que,  dans 
tous  ce5i  exercices,  comme  dans  les  personnes  qui  y 
participent,  et  dans  leurs  conversations,  il  n'y  ait 
jamais  rien  de  blâmable,  i  Faites  tout  ce  que  \ 
voulez,  disait  saint  Philippe  de  Xéri,  le  grand  ami 
de  la  jeunesse,  il  me  suffit  que  vous  ne  commettiez 
aucun  péché.  » 

4°  La  confession  et  la  communion  fréqui  ntes,  et 
la  inesse  tous  les  jours,  sonl  les  colonnes  d'une  mai- 
son d'éducation  dont  on  veut  bannir  la  menace  et 
les  punitions.  Il  ne  faut  pas  obliger  les  jeunes 
à  fréquenter  les  sacrements,  il  faut  seulement  les 
y  encourager  et  leur  eu  fournir  la  facilité.  A  l'occa- 
sion des  retraites*  tridùums  ,  prédications 


46 


LES    IDÉES    PÉDAGOGIQUES    DE    DON    BOSCO 


catéchismes,  il  faut  s'appliquer  à  montrer  la  beauté, 
la  grandeur,  la  sainteté  de  cette  religion  qui  nous 
offre,  dans  les  sacrements,  des  moyens  d'une  pra- 
tique si  aisée,  moyens  si  utiles  à  la  société  civile, 
si  efficace  pour  la  paix  du  cœur  et  pour  le  salut  de 
l'âme.  Les  enfants  resteront  ainsi  spontanément 
fidèles  aux  exercices  de  piété;  du  moins, ils  les  ac- 
compliront de  plein  gré,  avec  plaisir  et  avec  fruit. 

5°  Il  faut  user  de  la  plus  sévère  surveillance  pour 
qu'il  n'entre  jamais  dans  la  maison  des  livres  mau- 
vais ou  des  personnes  tenant  des  discours  honteux. 
Le  choix  d'un  bon  portier  est  un  trésor  pour  une 
maison  d'éducation. 

6°  Tous  les  soirs,  après  la  prière,  avant  que  les 
élèves  aillent  au  dortoir,  le  directeur  ou  celui  qui 
le  remplace  leur  adressera  quelques  paroles  affec- 
tueuses, un  avir,,  un  conseil  sur  ce  que  chacun 
doit  faire  ou  éviter.  Des  événements  de  la  jour- 
née accomplis  dans  la  maison  ou  au  dehors,  il 
aura  soin  de  déduire  des  enseignements  pratiques. 
Que  cette  allocution  soit  courte  et  ne  dépasse 
jamais  deux  ou  trois  minutes.  C'est  là  la  clef  de 
la  moralité,  du  progrès,  du  légitime  succès  dans 
l'éducation. 

7°  Il  faut  fuir  comme  la  peste  l'opinion  de  ceux 
qui  veulent  différer  la  première  communion  jusqu'à 
un  âge  trop  avancé,  c'est-à-dire  jusqu'au  moment 
où  le  démon  a  eu  le  temps  de  s'emparer  du  cœur  du 
jeune  enfant  au  préjudice  incalculable  de  son  inno- 
cence. Dans  la  primitive  Eglise,  on  avait  coutume 
de  donner  aux  tout  petits  enfants  les  hosties  con- 
sacrées qui  restaient  de  la  communion  pascale.  Cet 
usage  nous  fait  comprendre  combien  l'Eglise  est 
désireuse  que  les  enfants  soient  admis  de  bonne  heure 


LES    IDÉES    PÉDAGOGIQUES    DE    DON    BOSCO  47 

à  la  sainte  communion.  Quand  un  enfant  sait  dis- 
tinguer entre  le  pain  ordinaire  et  le  pain  eucharis- 
tique, quand  il  a  une  instruction  suffisante,  il  ne 
faut  pas  s'occuper  de  son  âge,  il  faut  que  le  Roi  des 
deux  vienne  régner  dans  cette  âme  bénie. 

8°  Les  catéchismes  recommandent  la  communion 
fréquente.  Saint  Philippe  de  Néri  conseillait  de  la 
faire  tous  les  huit  jours  et  même  plus  souvent.  Le 
concile  de  Trente  dit  clairement  son  ardent  désir 
de  voir  tous  les  fidèles  communier  chaque  fois  qu'ils 
assistent  à  la  sainte  messe.  Que  ce  ne  soit  pas  seu- 
lement la  communion  spirituelle,  mais  la  commu- 
nion sacramentelle,  afin  qu'on  puisse  retirer  plus 
de  fruits  de  cet  auguste  et  divin  sacrement.  (Conc. 
Trid.  Sess.  XXII,  chap.  VI)  (1). 

III.  UTILITÉ  DU    SYSTÈME  PRÉVENTIF 

On  pourra  objecter  que  ce  système  est,  en  prati- 
que, d'une  application  difficile.  En  ce  qui  concerne 
les  élèves,  il  est,  remarquons-le,  plus  facile,  plus 
agréable,  plus  avantageux.  Pour  les  maîtres,  il  ren- 
ferme quelques  difficultés  qu'il  est  cependant 
aisé  d'aplanir,quand  on  se  met  à  l'œuvre  avec  zèle. 
Le  maître  est,  à  ce  titre,  dévoué  au  bien  de  ses 
élèves  :  il  doit  donc  être  prêt  à  affronter  tous  les  sou- 
cis inhérents  à  ce  ministère  ;  il  doit  accepter  tous 
les  labeurs  convergeant  à  son  but,  qui  est  l'éduca- 
tion morale  et  l'instruction  de  ses  élèves. 

Aux  avantages  que  nous  avons  exposés  plus  haut 
s'ajoutent  encore  ceux-ci  : 

1°  L'élève  sera  toujours  plein  de  respect  pour  son 

(1)  Le    \  COSÇÇ  n'a  pr.s  eu  la  consolation  de  voir  la 

consécration  de  cette  doctrine  par  le  pane  l'ic  X. 


48  LES   IDÉES    PÉDAGOGIQUES    DE    DON    BO    CO 

maître.  Il  se  souviendra  toujours  avec  plaisir  du 
genre  d'éducation  qu'il  a  reçue.  Ses  maîtres,  ses 
autres  supérieurs,  seront  toujours  à  ses  yeux  des 
pères  ou  des  frères.  Partout  où  ils  vont,  de  tels  élè- 
ves sont  ordinairement  la  consolation  deleur  famille. 
Ils  sont  de  bons  citoyens  et  de  fervents  chrétiens. 

2°  Quels  que  soient  le  caractère,  le  naturel,  l'état 
moral  d'un  enfant,  le  jour  de  son  admission,  les  pa- 
rents peuvent  être  bien  assurés  que  leur  fils  ne 
deviendra  pas  pire  ;  on  peut  même  promettre  avec 
certitude  que,  sous  l'influence  du  système  préven- 
tif, il  se  produira  quelque  amélioration.  Certains 
enfants,  qui  furent  longtemps  le  fléau  de  leurs  pa- 
rents à  ce  point  qu'on  ne  put  les  garder  dans  les 
maisons  de  correction,  ont  changé,  grâce  à  ce  sys- 
tème, de  caractère  et  d'inclination,  se  sont  soumis 
à  une  vie  réglée,  et  occupent  actuellement  une  pi 
honorabîe  dans  la  société.  lis  sont  le  soutien  de  leur 
famille,  l'honneur  de  leur  pays. 

3°  Ce  système  empêche  de  malheun 
esclaves  de  mauvaises  habitudes,  à  leur  entrée 
dans  une  maison  d'éducation,  de  devenir  nuisibles 
à  leurs  compagnons.  Ceux  qui  sont  bons  ne  peuvent 
pas  subir  leur  fâcheuse  influence,  car  il  n'est  pas  un 
seul  moment,  pas  un  seul  endroit  où  cela  soit  pos- 
sible. L'assistant,  ainsi  que  nous  le  supposons,  e  L 
toujours  là  pour  prévenir  le  mal  ou  pour  le  guérir 
immédiatement. 


IV.  UN  MOT    SUR    LF.S    PUNITIONS 

Quelle  règle  doit-on  suivre  pour  imposer  des  puni- 
tions ?  Autant  que  possible,  il  faut  s'ab-tenir  des 


LES    IDÉES    PÉDAGOGIQUES    DE    DON    BOSCO  49 

punitions;  mais,  lorsque  les  punitions  doivent  né- 
cessairement être  infligées,  il  faut  encore  observer 
les  règles  suivantes  : 

1°  Le  maître  s'efforcera  de  se  faire  aimer  de  ses 
élèves,  s'il  veut  se  faire  craindre.  Il  arrive  ainsi  à 
punir,  en  supprimant  tout  ce  qui  est  affectueux, 
mais  c'est  une  punition  qui  excite  l'émulation  de 
l'enfant,  qui  l'encourage  et  ne  le  déshonore  jamais. 

2°  Pour  les  enfants, tout  peut  servir  de  punition. 
On  a  observé  qu'un  regard  sévère  produit  plus  d'ef- 
fet qu'un  soufflet.  Les  louanges  après  une  bonne 
action,  le  blâme  après  une  négligence,  sent  déjà 
une  récompense  ou  une  punition. 

3°  A  l'exception  de  circonstances  très  rares,  les 
punitions  ne  doivent  jamais  être  Infligées  en  public, 
mais  en  particulier,  loin  des  compagnons.   Il  faut 
user  encore  de  beaucoup  de  pi  adence  et  de  | 
que  l'élevé  c  ne  sa  taule,  et  au  : 

vue  de  la  raison,  et  au  point  de  vue  de  la  religion. 

4°  On  doit  absolument  é>  it(  i  d«  frapper  les  cl, 
de  quelque  manière  que  ce  soit,  de  les  mettre  à  ge- 
.  dans  une  attitude  douloureuse,  de  Lui  tirer 
les  oreilles.  Ces  corrections  et  toutes  celles  qui  leur 
mblent  sont  défendues  par  la  loi  civile,  elles 
irritent  les  jeunes  gens  et  avilissent  la  dignité  du 
maître. 

5°  Le  directeur  doit  bien  faire  connaître  tes  r< 
ments  de  la  maison,  les  récompenses  et  puniti 
(jui  y  sont  établies,  afin  que  l'éjève  ne  puisse  jamais 
s'excuser  en  disant  :  Je  ne  savais  pas  que  ceci  tul 
commandé!...  J'ignorais  que  cela  fût  défendu. 

Si,  dans  nos  maisons,  on  met  ce  système  en  prati- 
que, on  pourra,  ce  nie  semble,  obtenir  de  magnifi- 
ques résultai  de  recourir  à  la  colère 

LII  -..  —  '» 


50  LES    IDÉES    PÉDAGOGIQUES    DE    DON    BOSCO 

ou  aux  châtiments  violents.  Il  y  a  environ  quarante 
ans  que  je  m'occupe  des  jeunes  gens,  je  ne  me  sou- 
viens pas  d'avoir  donné  aucune  punition  ;  et,  avec 
l'aide  de  Dieu,  j'ai  obtenu  non  seulement  ce  qui 
était  d'obligation,  mais  encore  tout  ce  que  je  désirais 
J'ai  même  atteint  ces  résultats  avec  des  enfants 
dont  on  ne  pouvait,  au  premier  abord,  rien  espérer 
de  bon  pour  l'avenir.  » 

Jean  Bosco,  prêtre. 


5.  De   la  discipline. 

«  L'enseignement  des  préceptes  de  la  morale 
ou  la  prédication  des  vertus  est  inefficace,  dit  le 
pédagogue  américain  John  Dewey,  et  pourtant 
cet  enseignement  s'impose,  mais  il  doit  être  fait 
plutôt  par  l'excitation  des  moyens  et  des  forces  sur 
lesquels  repose  l'ordre  moral  dans  la  vie  (1).  ». 
La  vie  à  l'école  doit,  certes,  être  un  apprentissage 
delà  grande  vie  sociale  et,  dès  lors,  une  abondance  de 
forces  morales  est  indispensable  pour  l'accomplisse- 
ment du  devoir.  Comment  habituer  l'enfant  à  une 
juste  conduite  ?  Quels  sont  les  moyens  de  dévelop- 
per dans  l'enfant  les  énergies  pour  se  plier  à  un  règle- 
ment et  aux  principes  de  la  vie  morale  ?  Comment 
le  ramener  sur  la  bonne  voie  dont  il  s'écarte  si  faci- 
lement, par  légèreté  souvent  et  quelquefois  par 
méchanceté  ? 

On  connaît  la  théorie  de  Jean- Jacques  Rousseau 
et  de  Spencer  :  les  éducateurs  doivent  se  faire  les 
serviteurs  et  les  interprètes  de  la  nature.  La  puni- 
Ci)  Educalional  Review,  mars  1893. 


LES    IDÉES    PÉDAGOGIQUES    DE    DON    BOSCO  51 

tion  doit  être  telle  qu'elle  représente,  dans  la  mesure 
du  possible,  les  conséquences  naturelles  d'une  action 
mauvaise,  au  lieu  d'épargner  à  l'enfant  ces  consé- 
quences ou  de  les  remplacer  par  des  réactions  arti- 
ficielles. Ainsi  on  punit  un  enfant  qui  se  fait  atten- 
dre pour  la  promenade  en  partant  sans  lui  et  en  le 
laissant  à  la  maison.  D'après  cette  même  théorie, 
l'enfant  menteur  n'est  plus  cru  et  l'enfant  désobéis- 
sant subira  les  suites  de  ses  actes. 

On  sait  combien  cette  doctrine  est  superficielle 
et  dangereuse,  surtout  quand  on  l'applique  à  l'ordre 
moral.  Elle  découle  de  l'erreur  fort  répandue  que 
la  perception  de  la  nature  extérieure  doit  servir  de 
guide  aux  actes  humains,  alors  que  la  nature  intime 
de  l'homme  trace  bien  souvent  d'autres  règles  de 
conduite. 

Actuellement  il  existe,  par  rapport  à  la  discipline, 
deux  théories  opposées  :  la  manière  américaine  qui 
permet  aux  enfants  de  faire  ce  qu'ils  veulent  ;  par 
exemple,  aller  et  venir  librement  en  classe,  parce 
que  se  tenir  tranquille  est  une  chose  opposée  à 
la  nature  ;  et  l'autre  manière  :  la  discipline  militaire 
qui  maintient  les  enfants  en  bride  par  la  crainte  et 
les  punitions. 

La  manière  américaine,  qui  est  aussi  un  peu  celle 
de  Tolstoï  et  ^t  Mme  Montessori,  dégénère  facile- 
ment en  une  é&ndescendance  extrême  et  qui  épar- 
gne à  l'enfant  tout  l'exercice  de  ce  que  Pestalozzi 
appelle:  l'empire  sur  soi-même,  —  exercice  infini- 
ment précieux  pour  tout  l'avenir  de  l'enfant.  Une 
éducation  de  joie  continue  laisse  d'ailleurs  le  cœur 
insensible  aux  douleurs  d'autrui  et  la  volonté  mal 
préparée  aux  épreuves. 

Cette   manière,    comme   l'observe   Fœrster,   est 


52  LES    IDÉES    PÉDAGOGIQUES    DE    DON    BOSCO 

toutefois  plus  près  de  la  véritable  éducation  que 
celle  qui  base  la  formation  sur  l'action  passagère 
et  superficielle  de  la  crainte  et  du  dressage. 

La  discipline  ne  devient  réellement  éducative 
que  lorsque  l'enfant  y  prend  goût  par  la  conscience 
qu'il  y  gagne  force  et  fermeté  et  qu'il  s'y  soumet 
délibérément.  C'est  dans  ce  sens  que  John  Stuart 
Mill,  à  propos  de  Comte,  dit  avec  raison  :  «  Nous 
reconnaissons  la  valeur  de  la  discipline  ascétique 
dans  le  sens  antique  du  mot.  De  celui  qui  ne  s'est 
jamais  privé  de  quelque  chose  de  permis  on  ne  peut 
pas  attendre  avec  certitude  qu'il  saura  se  passer  de 
ce  qui  est  défendu.  Nous  ne  doutons  pas  qu'un  jour 
on  forme  de  nouveau  les  enfants  et  les  jeunes  gens 
à  la  mortification  systématique,  qu'on  leur  ap- 
prenne, comme  dans  l'antiquité,  à  dompter  leurs 
désirs,  à  braver  les  dangers  et  à  supporter  volon- 
tairement les  douleurs,  ne  fût-ce  que  comme  exer- 
cice pédagogique.  » 

Dans  ces  avis  si  divergents  nous  reconnaissons 
toute  l'angoisse  et  toute  l'impuissance  de  notre 
époque  à  la  vue  d'une  jeunesse  désemparée,  trop 
orgueilleuse  et  trop  débile  pour  se  plier  sous  un  joug 
austère  et  trop  molle  pour  ne  pas  rechercher  dans  la 
manière  douce  uniquement  la  justification  de  toutes 
ses  faiblesses. 

Voyons,  d'un  peu  plus  près,  comment  Don  Bosco 
résout  le  problème. 


6.  De  la  surveillance. 

Avant  toutes  choses,  par  une  surveillance  de  tous 
les  instants,  Don  Bosco  s'ingéniait  à  empêcher  l'en- 


LES    IDÉES    PÉDAGOGIQUES    DE    DON    BOSCO  53 

fant  de  faire  le  mal.  Qu'il  passe  d'un  lieu  à  un 
autre,  qu'il  change  d'occupation,  toujours  l'enfant 
aura  près  de  lui,  dans  la  personne  du  Salésien, 
comme  un  frère  aîné  dont  l'unique  souci  sera  de 
le  protéger,  de  l'avertir,  de  l'encourager,  de  le 
relever  aussi,  surtout.  Cette  méthode  préventive 
consiste  à  tarir  le  mal  dans  sa  source  en  supprimant 
l'occasion  ou  en  la  neutralisant^  prévenir  la  faute 
plutôt  qu'à  la  châtier  après  coup. 

Don  Bosco  demande  une  surveillance  assidue, 
exigée  surtout  pour  la  protection  des  faibles  et  la 
préservation  des  innocents,  mais  il  a  soin  d'incul- 
quer à  ses  fils  une  surveillance  exercée  de  manière 
à  ne  pas  laisser  comprendre  aux  enfants  qu'on  se 
défie  d'eux.  L'assistant  qui  a  compris  et  veut  ap- 
pliquer le  système  salésien  ne  restera  pas  habituel- 
lement debout  devant  les  élèves,  les  bras  croisés,  les 
yeux  braqués  sur  eux,  comme  pour  épier  le  moindre 
acte  digne  de  blâme.  Le  maître  et  l'assistant  se 
tiendront  au  milieu  des  enfants  pour  prendre  part 
à  leurs  jeux,  pour  s'intéresser  à  leur  travail,  les 
aider  dans  leurs  études,  regardant  tout,  écoutant 
tout,  presque  sans  que  les  élèves  puissent  s'en  dou- 
ter. Souvent,  le  bon  assistant  ne  laissera  même  pas 
apercevoir  qu'il  a  remarqué  quelque  chose  de  répré- 
hensible  ;  il  attend  le  moment  favorable  pour  don- 
ner à  l'intéressé  un  avertissement  sous  forme  de 
conseil  amical. 

La  surveillance  telle  que  l'entendait  Don  Bosco 
est,  dès  lors,  un  art  qu'on  n'improvise  pas.  Aussi, 
elle  fut  confiée  aux  prêtres  et  aux  anciens  et  non 
pas  aux  novices.  L'assistant  est  aidé  ou  dédoublé 
d'un  catéchiste  ou   directeur  spirituel. 

Mettons  près   de  ces  conseils  de  Don  Bosco  — 


54  LES    IDÉES    PÉDAGOGIQUES    DE    DON    BOSCO 

sans  avoir  la  cruauté  d'appuyer  davantage  —  cet 
extrait  de  la  Psychologie  de  l'Education,  par  Le  Bon  : 
«  Quant  aux  fonctions  de  surveillant  :  conduite  des 
élèves,  inspection  des  dortoirs,  etc.;  on  pourrait 
les  confier,  comme  l'a  proposé  M.Léon  Bourgeois, 
à  de  simples  sous-officiers.  Leurs  habitudes  de  dis- 
cipline en  feraient  des  agents  excellents,  qui  exé- 
cuteraient avec  ponctualité  et  plaisir  une  besogne 
que  les  répétiteurs  actuels  exécutent  sans  ponc- 
tualité comme  sans  plaisir.  » 

Cette  discipline  militaire,  cet  automatisme  dans 
l'exécution  du  règlement  n'a  rien  à  voir  avec  l'édu- 
tion,  telle  que  l'entend  Don  Bosco. 

Pour  l'obtenir,  les  supérieurs  auraient  dû  avoir 
un  air  bourru,  menaçant  et  se  servir  parfois  de  ri- 
goureuses punitions.  Don  Bosco  a  voulu  une  disci- 
pline douce  et  paternelle,  afin  de  laisser  aux  enfants 
tout  le  mérite  de  la  réforme  de  leurs  défauts  et  afin 
de  favoriser  le  libre  développement  de  leur  énergie 
personnelle.  Ce  système,  aussi  familial  que  possible, 
ne  comprime  pas  la  volonté  des  enfants,  ne  détruit 
pas  leur  initiative  individuelle  ;  il  apporte  un  soutien 
à  lafaiblesse  naturelle  del'enfant, mais  ne  l'enchaîne 
pas  malgré  lui  à  l'accomplissement  du  devoir.  L'en- 
fant, dès  lors,  s'élève,  devient  vertueux,  parce  qu'il 
le  veut  lui-même  et,  agissant  librement,  sa  volonté 
acquiert  chaque  jour  de  nouvelles  énergies  ;  le  sys- 
tème salésien  la  soutient  mais  sans  la  comprimer. 

«  Aimez  et  faites-vous  aimer:  telle  est  la  maxime 
dernière  de  l'art  de  l'éducation.  L'éducation  sera 
une  œuvre  d'amour.  Si  elle  est  telle,  on  peut  s'at- 
tendre à  ce  qu'elle  respecte  la  liberté  de  l'enfant  et 
travaille  utilement  à  la  développer.  Aimer  véritable- 
ment un  enfant,  c'est  vouloir,  non  pas  l'asservir, 


LES    IDÉES    PÉDAGOGIQUES    DE    DON    BOSCO 

mais  le  libérer.  D'autre  part,  faire  souvent  appel 
à  ses  sentiments  affectueux  au  lieu  d'user  envers 
lui  de  contrainte,  n'est-ce  pas  l'engager  à  exercer 
ses  facultés  librement,  en  toute  confiance,  et  l'en- 
courager à  l'initiative  ?  N'est-ce  pas  l'habituer  à 
agir  délibérément  dans  un  Bût  qu'il  choisit  lui- 
même  ?  N'est-ce  pas  fortifier  sa  volonté  V  N'est-ce 
pas  l'affranchir  ?  C'est  l'affranchir  d'autant  mieux 
que  le  sentiment  et  la  raison  sont  ici  d'accord,  puis- 
que ce  que  désirentlesparentsetlesmaîtres, c'est  ou 
ce  doit  être  précisément  ce  que  commande  la  raison. 
Enfin  ce  n'est  pas  assez  pour  l'éducateur  de  respec- 
ter dans  l'enfant  l'homme  qu'il  sera  un  jour,  et 
qu'il  est  déjà  dans  une  certaine  mesure  ;  il  est  de  son 
devoir  de  l'aimer.  Fonder  la  discipline  en  grande 
partie  sur  l'amour  et  traiter  l'enfant  avec  amour, 
n'est-ce  pas,  encore,  obéir  à  l'excellent  précepte 
de  K  st-ce  pas  considérer  l'humanité  comme 

une  fin  et  non -comme-un  moyen  ?  (1) 

Le  premier  de  tous  les  mobiles  chez  l'élève,  écrit 
M.  Buisson,  c'est  l'affection.  C'est  par  là  qu'on  a 
prise  sur  lui  :  s'il  s'attache  à  son  maître,  se  plaît  à 
l'entendre  et  a  confiance  en  lui,  la  cause  est  déjà 
plus  qu'à  moitié  gagnée  ;  ce  sentiment  sera  pendant 
longtemps  plus  puissant  que  les  meilleures  rai- 
sons pour  le  faire  entrer  dans  la  bonne  voie  et  pour 
l'y  maintenir  (2).  » 

Mais  combien  plus  puissant  devient  ce  levier  lors- 
qu'il prend  son  point  d'appui  en  Dieu  même  !  Le 
désir  de  plaire  à  une  personne  humaine,  toujours 
imparfaite,  est  essentiellement  sujet  à  des  fluctua- 
tions et  cet  amour  renferme  donc  en  lui-nu  ir, 

(1)  parisotv,  l.cs  postulais  de  V éducation,  p.  179.  Paris,  Alenn. 

(2)  Dictionn.  de  Pédag.  Educ. 


56.  LES    IDÉES    PÉDAGOGIQUES    DE    DON    BOSCO 

faiblesse.  Combien  solide,  dès  lors,  l'éducation  qui 
prend  comme  assises  l'amour  d'un  Dieu  parfait  et 
infiniment  bon  ! 

La  plus  excellente  de  toutes  les  passions,  le  prin- 
cipe générateur  de  toutes  les  vertus,  le  remède  sou- 
verainement efficace  contre  toutes  les  maladies 
morales  de  l'homme  est  incontestablement  cet 
amour  de  Dieu. 

Il  semble  qu'en  général  on  s'appiique  beaucoup 
plus  à  inspirer  aux  enfants  la  crainte  que  l'amour. 
C'est,  croyons-nous,  une  erreur  de  croire  que  la 
crainte  les  maintiendra  plus  sûrement  dans  la  vertu. 
Quand  une  mauvaise  passion  se  déchaîne,  la  crainte 
s'évanouit  sous  l'effet  magique  de  l'impunité,  as- 
surée par  la  facilité  du  pardon.  Bien  autrement 
solide  est  la  résistance  qu'oppose  l'amour  à  l'en- 
traînement des  mauvais  penchants.  Que  les  enfants 
craignent  les  rigueurs  de  la  justice  divine,  ce  sera 
le  commencement  de  la  sagesse  chrétienne,  mais 
que  surtout  ils  sentent  en  eux-mêmes  cet  état 
d'âme  qui  les  dispose  à  tout  soufTrir,  plutôt  que  de 
déplaire  à  la  majesté  d'un  Dieu  infiniment  bon. 
Comme  le  dit  l'auteur  de  Y  Imitation  :  «  Rien  n'est 
plus  doux  que  l'amour,  rien  n'est  plus  fort.  » 

C'est  de  cette  force  que  Don  Bosco  était  armé  et 
l'on  comprend  dès  lors  qu'il  ait  pu  passer  près  de 
quarante  ans  parmi  la  jeunesse  sans  avoir  recours 
aux  punitions. 

«  Ma  méthode,  disait-il,  c'est  celle  de  Jésus-Christ, 
le  maître  des  maîtres;  méthode  consignée  dans  l'E- 
vangile, toute  de  charité  et  de  dévouement.  » 

Et  cependant,  obj cetera- t-on,  il  peut  arriver 
qu'une  répression  s'impose,  et  même  une  expulsion. 

«  Assurément,  répond  Don  Bosco,  mais  dans  ce 


LES    IDÉES    PÉDAGOGIQUES    DE    DON    BOSCO  57 

cas-là,  voici  comment  je  procéderais  .  Dieu  m'a 
donné  mes  mains  avec  leurs  dix  doigts  pour  dire  la 
messe.  Si  l'on  me  disait  :  Quel  est  le  doigt  que  vous 
voulez  qu'on  vous  coupe  ?  Je  répondrais  :  Au- 
cun, car  tous  me  sont  également  chers.  Mais  ce- 
pendant si  cela  devenait  nécessaire  pour  sauver  la 
main,  je  dirais  :  Coupez  d'abord  ceux  qui  me  sont 
moins  utiles  :  le  petit  doigt,  puis  l'annulaire,  puis 
le  moyen,  et  je  ne  sacrifierais  qu'à  la  dernière  extré- 
mité l'index  et  le  pouce,  qui  me  servent  pour  tenir 
l'hostie  et  pour  écrire.  C'est  ainsi  que  j'aime  d'un 
égal  amour  tous  mes  fils, et  je  désireque  tous  restent 
avec  moi...  C'est  seulement  quand  tous  les  autres 
moyens  sont  épuisés,  quand  une  plus  grande  indul- 
gence deviendrait  dangereuse,  que  je  me  résigne  a 
renvoyer  quelqu'un.  Et  encore,  je  souffre  comme  si 
l'on  me  coupait  un  membre,  et  je  songe  à  l'ex- 
pulsé comme  on  pense  au  membre  amputé,  sans 
l'oublier  jamais.  Son  salut  éternel  occupe  cons- 
tamment ma   pensée.  » 


7.  L'esprit  du  «  système  préventif  ». 

Nous  avons  tenu  à  citer  en  entier  les  pages  de 
Don  Bosco  sur  le  «  système  préventif  »,  parce  qu'elles 
renferment  tout  son  système  d'éducation.  Car  on 
aurait  tort  de  ne  voir  dans  ce  «  système  préventif  » 
qu'un  ensemble  de  moyens  pour  établir  la  discipline 
ou  l'ordre  extérieur  dans  une  école.  Non,  il  ren- 
ferme plus  que  ce  côté  négatif  de  l'œuvre  éduca- 
tive :  il  contient  la  clef  de  toute  une  œuvre  positive  ; 
c'est  une  formule  de  l'art  d'élever  les  enfants. 


58  LES    IDÉES    PÉDAGOGIQUES    DE    DON   BOSCO 

Contrairement  à  Voltaire,  qui  était  sceptique  sur 
l'efficacité  de  l'éducation  et  prétendait  qu'  «  un 
blond  restera  toujours  un  blond  »,  Don  Bosco  pen- 
sait avec  Mme  Pape-Carpcntier  :  «  qu'il  n'est  pas  un 
être  aimé  qui  ne  puisse  transformer  celui  qui  l'aime». 

L'éducation  par  la  bonté,  par  l'amour,  voilà  le 
système  pédagogique  de  Don  Bosco. 

On  peut  le  critiquer,  oh  peut  le  rejeter,  on  peut, 
au  nom  de  plusieurs  siècles  de  pratique  routinière, 
se  tenir  fortement  attaché  à  une  méthode  diffé- 
rente. Mais  cette  autre  méthode,  qui  demande  si 
peu  d'apprentissage,  a-t-elle  donc  la  valeur  incon- 
testée qu'on  lui  prête  ?  Il  est  cruel,  peut-être  exa- 
géré, mais  assez  juste  dans  son  fond  le  mot  de  Ca- 
vour  :  «Avec  l'état  de  siège  tout  âne  est  capable  de 
gouverner.  » 

Tandis  quelesprocédés  d'éducation  que  Don  Bosco 
voulait  voir  adopter  réclament  un  long  exercice, 
une  application  affectueuse,  toute  l'inquiétude 
paternelle  et  vigilante  d'un  cœur  d'homme.  Et 
c'est  précisément  en  cela  que  consiste  la  grandeur 
originale  de  cette  méthode,  qui  fait  coup  double, 
car  elle  forme  à  la  fois  le  maître  et  le  disciple.  L'un 
ne  progresse  en  docilité  que  parce  que  l'autre  pro- 
gresse en  dévouement.  C'est  dans  un  travail  cons- 
tant sur  lui-même,  c'est  dans  les  efforts  quotidiens 
qu'il  fait  pour  se  rendre  plus  zélé,  plus  patient, 
plus  maître  de  soi  que  l'éducateur  achète  le  bon- 
heur de  se  passer  de  châtiments  odieux,  et  de  se  voir 
obéi  par  un  amour  reconnaissant.  «  Cette  affection, 
en  vertu  de  la  loi  psychologique  du  déplacement  de 
sentiments,  ne  s'appliquera  pas  seulement  aux  per- 
sonnes :  elle  s'appliquera  encore  aux  objets  d'étude. 
Ce  sera,  par  suite,  un  des  mobiles  les  plus  puissants 


LES    IDÉES    PÉDAGOGIQUES    DE    DON    BOSCO  59 

de  l'attention  involontaire,  et  même  de  l'attention 
volontaire  et  par  conséquent  de  l'activité  réfléchie. 
«Xous  n'avons  prise  sur  la  volonté  de  l'enfant, écrit 
M.  Compayré,  que  par  les  sentiments  que  nous 
développons  en  lui.  Pour  qu'il  dise  «  je  veux  être 
attentif  »,ce  qui  revient  presque  à  dire  «je  veux  vou- 
loir», il  faut  qu'il  y  soit  engagé  par  une  «  émotion 
quelconque  i:  cette  émotion  viendra  en  particulier 
de  l'amour.  L'amour  sera  la  principale  cause  de  sa 
docilité. 

L'on  peut  même  ajouter  que  l'amour  sera  pour 
lui  un  auxiliaire  de  la  moralité.  Chez  l'adulte  lui- 
même,  la  moralité  n'est  pas  uniquement  affaire  de 
raison,  elle  est  aussi  affaire  de  cœur,  et  c'est  pour- 
quoi Mme  Necker  de  Laussure  estime  que  «  le  véri- 
table esprit  social,  c'est  la  bienveillance  »  et  Mme  Pa- 
pe-Carpentier  que  «  nous  ne  valons  qu'autant  que 
nous  aimons  ».  A  plus  forte  raison  en  est-il  ainsi  de 
l'enfant,  dans  la  conscience  duquel  brillent  si  fai- 
blement encore  les  premières  lueurs  de  la  moralité  ! 

Mais  il  ne  faut  guère  songer  à  s'attacher  les  en- 
fants si  l'on  ne  s'y  attache  pas  soi-même,  et,  dans  ce 
cas,  il  vaut  mieux  ne  pas  se  mêler  d'éducation. 
C'est  là,  il  est  vrai,  une  condition  bien  facilement 
réalisable  pour  les  parents  et  même  pour  les  maî- 
tres.» Je  voulais,  raconte  Pestalozzi,  que  mes  en- 
fants pussent  à  chaque  instant,  du  matin  au  soir, 
lire  sur  mon  front  et  deviner  sur  mes  lèvres  que 
mon  cœur  leur  était  dévoué,  que  leur  bonheur  et 
leurs  joies  étaient  aussi  mes  joies  et  mon  bon- 
heur (1).  » 

(1)  Les  Postulats  Je  l'F.Jumtion. 


60  LES    IDÉES    PÉDAGOGIQUES    DE    DON    BOSCO 


8.   La  Bonté. 


Tous  les  biographes  de  Don  Bosco  témoignent  du 
grand  ascendant  de  ce  prêtre  sur  les  enfants.  Par- 
tout où  il  se  montrait, les  enfants  affluaient  ;  grands 
et  petits  l'entouraient  obstinément,  comme  un 
père. 

La  qualité  dominante,  le  trait  caractéristique  de 
son  puissant  ascendant  sur  les  jeunes  cœurs  c'était 
la  bonté.  Cette  bonté  était  tout  évangélique,  consis- 
tant en  un  mélange  heureux  de  douceur  et  de  force, 
d'indulgence  et  de  fermeté,  bonté  toute  surnaturelle 
dans  sa  source  et  toujours  digne  dans  ses  manifes- 
tations. 

Don  Bosco  était  bon,  doux,  paternel  ;  mais  il 
n'avait  rien  de  cette  regrettable  contrefaçon  de  la 
bonté,  faite  de  mollesse  et  de  lâche  condescendance. 
Il  ne  s'aveuglait  pas  sur  les  défauts  de  l'enfant,  il  ne 
reculait  pas  devant  les  impérieuses  exigences  du 
devoir. 

De  cette  bonté  il  a  voulu  imprégner  lacongrégation 
qu'il  fonda.  Il  appela  ses  disciples  des  Salésiens,  du 
nom  de  Saint-François  de  Sales,  le  type  de  la  bonté 
et  de  la  douceur.  Toute  sa  vie  il  mit  en  œuvre  les 
ressources  de  son  génie  pour  fonder,  dans  chacune 
de  ses  maisons,  le  règne  de  la  charité  et  y  établir 
le  véritable  esprit  de  famille.  Pour  en  arriver  là,  il 
eut  recours  à  la  bonté  persuasive,  moyen  tout  puis- 
sant qui  lui  réussit  à  merveille  pour  obtenir  de  ses 
enfants  tout  ce  qu'il  voulait  d'eux  et  au  delà  !  piété, 


LES    IDEES    PÉDAGOGIQUES    DE    DON    BOSCO  Cl 

bon  ordre,  application  au  travail, correction  des  dé- 
fauts. 

Personne,  plus  que  Don  Bosco,  n'a  eu  en  horreur 
les  grands  coups  d'autorité.  Gagner  le  cœur  de  ses 
enfants  par  la  persuasion,  voilà  à  quoi  visait  tou- 
jours le  saint  prêtre.  Mais  une  fois  en  possession  de 
cette  forteresse,  il  en  faisait  le  point  d'appui  de  sa 
mission  d'éducateur. 

Aimez,  soyez  pères,  disait-il  à  ses  disciples.  Tou- 
tefois, si  vous  devez  éviter  d'irriter  les  enfants,  gar- 
dez-vous bien  de  les  laisser  libres  de  faire  tout  ce 
qu'ils  veulent,  de  fermer  les  yeux  sur  quelque  pres- 
cription du  règlement.  Ceux  qui  agiraient  de  la 
sorte  par  timidité  ou  par  faiblesse  trahiraient,  avec 
la  confiance  que  les  supérieurs  ont  mise  en  eux,  les 
véritables  intérêts  de  leurs  élèves.  A  Dieu  ne  plaise 
que,  cédant  à  un  vain  désir  de  se  créer  une  popula- 
rité éphémère,  quelques-uns  se  permettent  d'ériger 
en  système  le  principe  de  la  tolérance  :  ils  baisse- 
raient bien  vite  dans  l'estime  des  enfants  et  leur 
autorité  ne  tarderait  pas  à  disparaître. 

Le  Père  Bresciani  demanda  un  jour  à  Lcn  Bosco  : 
—  Comment  faites-vous  pour  gagner  si  facilement 
le  cœur  des  enfants  ? 

—  Vous  allez  le  voir,  répondit  Don  Bosco,  regar- 
dez-moi bien. 

0  avait  remarqué  un  groupe  d'enfants  qui  jouaient 
à  quelque  distance.  Il  se  dirigea  de  ce  côté  et  se  mêla 
à  eux. 

—  Que  venez-vous  faire  ici  V  lui  dit  l'un    d'eux. 

—  Ce  que  je  viens  faire  V  Je  \  lens  jouer  avec  vous. 
N'êtes-vous  pas  mes  amis  ? 

—  Qu'est-ce  que  vous  dites  la  v  i  >tw  che- 
min ;  vous  nous 


62  LES    IDÉES   PÉDAGOGIQUES    DE    DON    BOSCO 

—  Cependant,  je  suis  votre  ami  !  La  preuve  c'est 
que  je  veux  vous  donner  une  belle  médaille  que 
vous  garderez  en  souvenir  de  moi.  Je  désire  que 
vous  la  conserviez  comme  le  cadeau  de  quelqu'un 
qui  vous  aime  beaucoup. 

Alors  les  petits  joueurs  portèrent  la  main  à  leur 
béret,  tendirent  la  main  et  remercièrent. 

Don  Bosco  ajouta  :  «Je  veux  encore  vous  en  don- 
ner une  pour  papa  et  maman.  » 

Alors  la  joie  fut  plus  grande  encore  et  ils  remer- 
ciaient Don  Bosco  sur  tous  les  tons. 

Ainsi  le  saint  prêtre  savait  se  faire  tout  à  tous. 
Il  n'y  a  pas  d'industrie  qu'il  n'inventât  pour  dis- 
traire les  enfants  et  les  attirer  à  lui  pour  ensuite 
élever  leurs  regards  vers  Dieu. 

Promenades,  systèmes  nouveaux  de  récréations, 
excursions,  cours  de  vacances  :  il  ne  calculait  pas 
la  fatigue,  pourvu  qu'il  pût  faire  du  bien.  Les  élèves 
regardaient  l'oratoire  comme  leur  foyer,  s'y  atta- 
chaient et  finissaient  par  ne  plus  vouloir  le  quitter. 
On  restait  avec  Don  Bosco  parce  qu'on  l'aimait,  et 
l'on  préludait  ainsi  à  la  vie  chrétienne  sans  le  savoir 


9.  De  la  joie  !  —  De  l'abandon  ! 

Pour  Don  Bosco  la  joie  est  en  éducation  un  fac- 
teur indispensable  de  succès.  Il  l'a  poursuivie  tout 
le  long  de  son  existence,  depuis  le  jour  où,  jeune  sé- 
minariste, il  fondait  avec  quelques  amis  la  Confré- 
riedc  la  joie,  jusqu'à  l'heure  où, livrant  au  public  les 
leçons  de  sa  longue  expérience,  il  écrivait  cette  ligne, 


LES    IDÉES    PÉDAGOGIQUES    DE    DON    BOSCO  63 

qu'eût  signée  saint  Philippe  de  Néri,  cet  autre  grand 
ami  de  la  jeunesse  :  «  Laissez  donc  aux  enfants 
pleine  liberté  de  sauter,  courir,  faire  du  tapage  à 
leur  gré.  » 

Une  des  paroles  qui  lui  revenaient  le  plus  souvent 
aux  lèvres  était  celle-ci  :  «  Allons,  sois  joyeux  !  i 
C'est  pour  entretenir  la  joie,  que  Don  Bosco  a  dressé 
dans  ses  maisons  les  tréteaux  du  petit  théâtre, 
qu'il  a  fait  si  large  place  à  la  musique  dans  son  règle- 
ment, qu'il  était  à  l'affût  de  tous  les  moyens  hon- 
nêtes capables  d'alléger  le  poids  de  la  discipline, 
qu'il  s'est  toujours  efforcé  de  rendre  la  prière  et  la 
piété  attrayantes,  qu'il  a  toujours  lecommandé 
d'inspirer  aux  écoliers  le  goût, l'amour  et  le  plaisir 
de  l'étude.  De  la  joie,  de  la  joie,  et  à  haute  dose. 
Don  Bosco  en  voulait,  parce  qu'il  voulait  ses  fils 
confiants  et  épanouie. 

Gomme  Mgr  Dupanloup,  Don  Bosco  était  de  ces 
éducateurs  qui  soutiennent  et  prouvent  aisément 
que  le  bon  esprit  d'un  collège  s'observe  surtout  aux 
heures  de  récréation.  Voici,  sous  la  plume  du  Véné- 
rable, ramassé  en  diptyque  vivant,  le  tableau  d'une 
cour  de  collège  où  les  âmes  sont  bien  portantes,  et 
la  silhouette  d'une  cour  de  collège  où  les  cœurs  sont 
malades. 

Ici,  dit-il,  tout  est  vie,  joie,  mouvement.  Les  élè- 
ves courent,  sautent,  bondissent.  Dans  un  coin  l'on 
joue  à  chat,  là-bas  aux  barres,  un  peu  plus  loin  à  la 
balle.  Dans  cet  angle  de  la  cour  un  groupe  de  jeunes 
gens  entourent  un  prêtre  qui  leur  raconte  une  anec- 
dote piquante  ;  à  deux  pas  de  là  un  jeune  abbé  joue 
à  «  pigeon  vole  »  ou  aux  métiers  avec  ses  élèves.  A 
tous  les  points  de  la  cour  éclatent  des  cris, des  chants, 
des  rires  :  on  en  a  les  oreilles  cassées.  Et  partout  et 


64  LES    IDÉES    PÉDAGOGIQUES    DE    DON    BOSCO 

toujours,  professeurs,  prêtres  ou  abbés  sont  mêlés 
aux  jeux  de  ces  enfants.  Entre  ces  jeunes  gens  et 
leurs  supérieurs  c'est  la  cordialité  même  qui  règne, 
la  confiance  absolue.  Spectacle  ravissant,  dont  les 
fruits  ne  se  font  pas  attendre,  car  de  cette  bonne 
familiarité  naît  l'amour,  et  l'amour  engendre 
l'abandon. 

Ainsi, quand  on  a  gagnéle  cœur  de  l'enfant,  toutes 
les  avenues  de  l'âme  sont  ouvertes.  Cette  jeunesse 
s'épanouit,  se  raconte,  confie  ses  plus  intimes  pen- 
sées, décharge  son  cœur  quand  il  est  lourd,  en  un 
mot  se  confie.  Au  tribunal  de  la  pénitence  ces  jeu- 
nes gens  sont  la  sincérité  même,  et,  dans  le  détail 
de  la  vie,  leur  docilité  se  plie  avec  bonheur  aux  désirs 
des  maîtres  dont  ils  se  sentent  aimés. 

Quel  contraste  fait  ce  spectacle  avec  celui  d'un 
collège  où  «ça  ne  va  pas».  Ici,  à  l'heure  delà  ré-  i 
tion,  plus  de  cris,  de  chanl  de  voix  :  le 

mouvement  et  la  vie  ont  disparu.  L'attitude  de  tous 
ces  jeunes  gens  reflète  un  morne  ennui,  une  espèce 
de  lassitude.  On  dirait  qu'ils  boudent  tous.  Leurs 
traits  expriment  une  sorte  de  défiance  qui  vous 
fait  mal  au  cœur.  Quelques-uns, il  est  vrai,  courent  et 
sautent  encore  avec  la  charmante  étourdeiie  de 
leur  âge,  mais  la  plupart  se  tiennent  solitaires  dans 
les  coins,  appuyés  aux  murs,  perdus  dans  leurs  pen- 
sées. On  en  voit  d'autres  assis  sur  les  marches  des 
escaliers,  répandus  dans  les  corridors,  dans  les  lieux 
écartés  :  tout  cela  pour  échapper  à  la  récréation. 
Plusieurs  se  promènent  lentement,  gravement,  en 
groupes  :  leur  conversation  est  étouffée,  et  de  temps 
à  autre  ils  jettent  à  la  dérobée  un  regard  inquiet  et 
scrutateur.  Par  moments  un  sourire  vient  pincer 
leurs  lèvres,  mais  tel  que  l'on  se  demande  si  le  mot 


LES    IDÉES    PÉDAGOGIQUES    DE    DON    BOSCO  65 

ou  l'anecdote  qui  l'ont  provoqué  n'auraient  pas 
fait  rougir  une  âme  innocente  fourvoyée  en  leur 
compagnie. 

Quel  contraste  cette  cour  ofïreavec  la  précédente  ! 
Aussi  les  effets  de  ces  mornes  récréations  sont  in- 
calculables. 

Le  remède  à  cet  état  de  choses  ?  Comment  chan- 
ger le  cœur  de  cette  jeunesse,  l'amener  ou  le  rame- 
ner à  la  joie,  à  l'expansion,  à  la  confiance. 

Il  n'y  a  qu'un  moyen  :  les  aimer.  Il  faut  même 
quelque  chose  de  plus  :  il  faut  que  ces  jeunes  gens  se 
sjntent  aimés. Etre  aimé  c'est  bien,  mais  se  sentir 
aimé  c'est  tout.  Il  faut  que  ces  jeunes  gens  se  sentent 
aimés  dans  leurs  plaisirs  honnêtes,  qu'ils  voient 
leurs  maîtres  prendre  part  à  leurs  naïfs  divertisse- 
ments ;  alors,  par  répercussion,  on  les  verra  à  leur 
tour  aimer  ce  qui  leur  sourit  un  peu  moins,  comme 
la  discipline,  l'étude,  la  mortification  des  sens.  Si 
les  supérieurs  sont  considérés  comme  des  supérieurs, 
et  non  plus  comme  des  pères,  des  frères  ou  des  amis, 
c'est  la  crainte  que  l'on  récoltera  et  non  l'amour.  A 
tout  prix  il  faut  briser  cette  barrière  fatale  dont  la 
présence  engendre  la  défiance  et  éloigne  l'abandon. 

Mais  comment  s'y  prendre  pour  faire  éclater  en 
morceaux  cette  terrible  barrière  ?  Pour  supprimer 
cette  loi  des  distances,  et  ces  lignes  parallèles  sur 
lesquelles  cheminent  sans  risque  de  se  rencontrer 
m  litres  et  élèves  ? 

Par  la  familiarité,  une  familiarité  de  bon  aloi, 
manifestée  en  tous  temps  et  en  tous  lieux,  niais 
surtout  en  récréation. 

Aux  dires  (1*1111  témoin,  Don  Bosco  était  le  pre- 
mière jouer  et  l'âme  de  la  récréation.  Par  la 

- 


66  LES    IDÉES    PÉDAGOGIQUES    DE    DON    BOSCO 

sonne  et  par  les  yeux  il  se  trouvait  à  tous  les  coins 
de  la  cour,  au  milieu  de  chaque  groupe  d'enfants, 
prenant  part  à  tous  les  divertissements.  Il  jouait 
aux  canettes,  aux  boules,  au  volant,  aux  applau- 
dissements de  ceux  qui  avaient  le  bonheur  de  pos- 
séder D.  Bosco  comme  partenaire. 

J'aimais  éperdûment  à  le  voir  au  milieu  de  nous 
—  dit  un  autre  de  ses  élèves.  Quelques-uns  de  nous 
étaient  sans  veste  ;  d'autres  en  avaient  une  mais 
toute  en  guenilles  ;  celui-ci  retenait  avec  grand 
peine  ses  culottes  ;  celui-là  n'avait  pas  de  chapeau, 
ou  ses  doigts  de  pieds  passaient  librement  à  travers 
des  souliers  éculés.  On  était  ébouriffés,  malpropres, 
grossiers,  importuns,  capricieux,  et  lui  trouvait 
toujours  ses  délices  à  rester  avec  les  plus  malheu- 
reux. Ce  n'était  pas  rare  de  le  voir  défier  tous  ces 
jeunes  gens  à  la  course  dont  il  fixait  le  but  et 
la  récompense.  La  dernière  de  ces  courses  eut  lieu 
en  1868,  et  D.  Bosco,  malgré  ses  jambes  déjà 
enflées,  courait  encore  avec  une  telle  rapidité  qu'il 
laissait  bien  loin  derrière  lui  les  huit  cents  enfants 
parmi  lesquels  un  grand  nombre  étaient  cependant 
d'une  agilité  étonnante  (1). 

Sans  familiarité  l'amour  apparaît  menteur,  et 
sans  amour  pas  de  confiance,  et  sans  confiance  pas 
d'éducation.  Voulez-vous  être  aimé  ?  Montrez  que 
vous  aimez.  Jésus-Christ  s'est  fait  petit  avec  les 
petits,  et  a  pris  nos  infirmités  sur  lui.  Le  voilà  bien 
le  maître  par  excellence  de  la  familiarité. 

Le  professeur  que  l'on  ne  voit  qu'à  son  pupitre 
est  un  professeur,  et  c'est  tout.  Mais  si,  en  récréa- 
tion, il  se  mêle  à  ses  petits  élèves,  il  leur  apparaît 

(1)  Bulletin  Salésien,  nov.1909. 


LES    IDÉES    PÉDAGOGIQUES    DE    DON    BOSCO  67 

comme  un  grand  frère,  et  on  l'écoute.  Qu'il  distri- 
bue la  morale  du  haut  de  sa  chaire,  le  bon  sens  des 
enfants  dira  qu'il  remplit  sa  tâche  et  fait  son  mé- 
tier. Mais  qu'il  dise  un  mot  de  correction  amicale 
en  récréation,  l'enfant  saisit  vite  que  cet  avertisse- 
ment vient  d'un  cœur  qui  l'aime.  Que  de  change- 
ments de  conduite  furent  le  simple  effet  d'un  mot 
jeté  en  passant  au  creux  de  l'oreille  d'un  jeune 
homme,  pendant  une  récréation  tapageuse  ! 

Voulez-vous  être  aimé,  aimez.  Dès  qu'on  se  sent 
aimé,  surtout  entre  douze  et  vingt  ans,  on  se  livre, 
on  s'abandonne,  on  fait  tout  ce  que  l'ami  suggère. 
D'une  part, du  côté  des  élèves, les  cœurs  s'ouvrent, 
s'épanouissent,  manifestent  leurs  besoins,  dévoilent 
leurs  penchants  ;  d'autre  part,  du  côté  des  maîtres, 
rien  ne  pèse  plus  :  ni  fatigues,  ni  ennuis,  ni  ingrati- 
tude, ni  traeos,  ni  négligences.  On  supporte  tout 
patiemment. 

Alors  on  ne  voit  plus  des  éducateurs  travailler 
par  amour  de  la  gloire,  —  punir  par  esprit  de  rnn- 
cune,  critiquer  des  confrères  qui  semblent  monopo- 
liser la  popularité,  —  cultiver  de  préférence  cer- 
taines piaules  plus  sympathiques  au  risque  d'en 
négliger  d'autres  non  moins  intéressantes.  Là  où 
règne  ce  véritable  amour  en  ne  pense  qu'à  deux 
choses,  la  gloire  de  Dieu  et  le  salut  des  âmes. 

L'esprit  de  ce  système  atteignait  tous  ceux  qui 
étaient  l'objet  de  la  sollicitude  apostolique  de  Don 
Bosco.  Les  âmes  déjà  perverties  n'y  échappaient 
pas.  On  en  voit  un  exemple  frappant  dans  la  fameuse 
promenade  des  trois  cents  prisonniers. 

En  l'année  18-17,  Don  Bosco  prêcha  une  retraite 
aux  jeunes  détenus  de  la  prison  de  Turin.  Cette  re- 
traite fit  le  plus  grand  bien  et  fut  couronnée  par  une 


68  LES    IDÉES    PÉDAGOGIQUES    DE    DON    BOSCO 

communion  presque  générale.  Aussi  le  prédicateur, 
touché  des  bonnes  dispositions  de  ses  prisonniers, 
résolut-il  de  les  récompenser,  et  il  songea  à  leur 
procurer  une  promenade. 

Une  promenade  !  quelle  surprise  pour  ces  pauvres 
petits,privés  depuis  si  longtemps  de  liberté  et  d'exer- 
cice, à  l'âge  où  on  a  si  grand  besoin  de  mouvements 
et  où  l'on  est  si  avide  du  grand  air  !  Quelle  bonne 
surprise  quand  il  leur  annoncerait  une  longue  course 
à  travers  champs  ! 

Que  l'on  juge  de  l'ébahissement  du  directeur  de 
la  prison  lorsque  Don  Bosco,  avec  sa  simplicité  et 
son  assurance  accoutumées,  vint  lui  faire  part  de  son 
projet  et  lui  demander  le  plus  sérieusement  du 
monde  la  permission.  Mais  cet  étonnement  n'eut 
plus  de  bornes  lorsque  la  demande  transmise  au 
ministère  en  revint  avec  l'autorisation  de  Ratazzi 
lui-mêm2  1 

Donc,  par  une  belle  matinée  de  mai,  DonBosco 
emmena  avec  lui  la  bande  des  détenus.  «  Il  n'y  aura 
aucune  évasion,  avait  dit  Don  Bosco,  et  je  m'engage 
à  vous  ramener,  sans  qu'il  en  manque  un  seul,  tous 
les  enfants  que  vous  m'aurez  confiés.  » 

Le  départ  eut  lieu  après  la  sainte  messe.  On  vit 
350  prisonniers  traverser  la  ville  sous  la  garde  du 
prêtre.  Le  château  royal  de  Stupigini  avait  été  choisi 
comme  le  but  de  l'excursion.  Dix  kilomètres  à  par- 
courir. 

Quelle  joie  pour  ces  enfants  1 
Dans  le  parc  où  ils  prirent  leurs  ébats  on  ne  put 
constater  l'ombre  d'un  désordre  ;  pas  un  dégât  ne 
fut  commis,  pas  un  fruit  ne  fut  dérobé. 

Leur  grande  préoccupation,  à  tous,  c'était  de 
regarder  avec  attendrissement  leur  bienfaiteur,  et 


LES    IDÉES    PÉDAGOGIQUES    DE    DON    BOSCO  69 

comme  ils  le  virent  un  peu  fatigué  de  la  marche,  en 
un  clin  d'œil  ils  eurent  chargé  sur  leurs  épaules  les 
provisions  que  portait  un  âne,  attaché  à  la  caravane 
par  les  soins  de  Don  Bosco  ;  celui-ci  dut  monter  sur 
l'animal  que  deux  enfants  tenaient  par  la  bride. 

Le  soir,  le  directeur  constata,  en  faisant  l'appel, 
que  tous  les  enfants  étaient  de  retour  et  qu'il  n'en 
manquait  pas  un  seul. 

—  Vous  avez,  vous  autres,  lui  dit  Ratazzi,  une 
force  que  nous  n'avons  pas  :  Vous  pouvez  dompter 
les  cœurs  I 


10.  Don  Bosco  et  les  enfants. 


C'est  pendant  la  retraite  prêchée  en  1850  que 
Don  Bosco,  comme  il  le  dit  lui-même,  apprit  à  par- 
ler aux  enfants.  Ecoutons-le.  «  J'avais  prêché  sur 
le  scandale.  J'interroge  un  des  auditeurs,  puis  un 
second,  un  troisième,  un  quatrième  :  personne  qui 
puisse  me  dire  un  mot  de  la  prédication.  Enfin  un 
enfant  se  lève  et  dit  :  «  Monsieur,  je  me  souviens. 
Vous  avez  raconté  l'histoire  des  singes  qui  avaient 
mis  un  bonnet  de  coton  pour  faire  comme  le  mar- 
chand et  qui  les  jetèrent  en  bas,  quand  il  jeta  le  sien. 
Et  Don  Bosco  disait  :  On  perd  son  temps  à  prêcher 
aux  enfants, à  moins  qu'on  se  serve  avec  eux  d'exem- 
ples, de  comparaisons,  d'apologues.  » 

Avec  les  grandes  personnes  Don  Bosco  se  servit 
des  mêmes  moyens  sensibles  pour  aller  jusqu'au 
fond  des  cœurs.  Il  était  devenu  de  la  sorte  un  ora- 
teur vraiment  populaire.  Les  foules  qui  accouraient 


70  LES    IDÉES    PÉDAGOGIQUES    DE    DON    BOSCO 

partout  où  il  se  présenta  ne  se  lassèrent  pas  de  l'en- 
tendre et  le  supplièrent  plus  d'une  fois,  après  un 
serrrion  de  deux,  trois  heures,  de  continuer  encore  à 
leur  parler.  Il  excellait  dans  les  comparaisons,  les 
similitudes,  les  paraboles,  les  anecdotes  bien  ame- 
nées ;  il  multipliait  les  tableaux  qui  rendaient  la 
vérité  sensible  aux  esprits  les  plus  vulgaires. 

Ainsi  Don  Bosco  s'avéra  fin  psychologue  ;  sa 
parole  fut  toujours  si  efficace,  parce  qu'elle  péné- 
trait dans  l'âme  après  avoir  saisi  et  gagné  l'imagi- 
nation par  sa  simplicité  émouvante  et  descriptive, 
la  richesse  des  comparaisons  et  des  apologues,  la 
clarté  de  ses  conclusions  éminemment  pratiques. 

«  Je  me  fais  tout  à  tous  pour  les  gagner  à  Jésus- 
Christ,  disait  saint  Paul.  »  Tel  était  l'esprit  qui  inspi- 
rait Don  Bosco. 

La  guerre  de  l'indépendance  italienne  se  prépa- 
rait contre  l'Autriche.  Les  têtes  fermentaient.  Le 
vent  était  aux  exercices  et  aux  parades  militaires, 
aux  démonstrations  publiques  de  toutes  sortes. 
L'afïluence  diminuait  aux  oratoires,  la  piété  se  re- 
froidissait, les  sacrements  étaient  moins  fréquentés. 
Que  fait  Don  Bosco  ?  Il  feint  d'entrer  dans  le  mou- 
vement, achète  des  fusils  de  bois,  constitue  des  ser- 
gents, des  caporaux  instructeurs.  On  s'exerce  au 
maniement  des  armes  à  l'oratoire.  On  fait  la  petite 
guerre.  Aussi,  après  les  oflices,  c'était  une  véritable 
furie.  Tout  le  monde  voulait  être  apprenti  soldat. 

Un  dimanche,  après  les  vêpres,  eut  lieu  une  ba- 
taille où  les  deux  armées  luttèrent  longtemps  à  ar- 
mes égales.  Enfin  l'ennemi  fut  repoussé,  et  on  le 
repoussa  si  bien  qu'on  passa  de  la  cour  au  jardin. 
Les  plantations  de  Maman  Marguerite  furent  fou- 
lées  aux  pieds,   ravagées,   dévastées,  entièrement 


LES    IDÉES    PÉDAGOGIQUES    DE    DON    BOSCO  71 

détruites  au  grand  déplaisir  de  la  ménagère.  Don 
Bosco  la  consola  :  «  Maman,  patience,  ce  sont  des 
jeunes  gens,  il  faut  savoir  souffrir  pour  le  salut  de 
leurs  âmes.  » 

A  cette  même  époque, Don  Bosco  donna  une  plus 
grande  extension  aux  classes  de  musique  vocale  et 
instrumentale.  Evidemment  il  ne  pouvait  faire  tout 
par  lui-même.  Il  se  fit  aider,  ayant,  comme  tous  les 
grands  organisateurs,  l'art  de  faire  agir  les  autres. 
Il  organisa  de  même  dans  ses  écoles  un  petit  théâ- 
tre. Il  voulait  à  l'oratoire  des  fêtes  grandes  et  splen- 
dides  et  conseillait  de  ne  pas  s'inquiéter  des  invi- 
tés. On  joue  pour  les  enfants,  disait-il. 

La  séduction  du  roman  et  la  fascination  des  spec- 
tacles achèvent  en  peu  de  temps  la  ruine  religieuse 
et  morale  des  plus  belles  espérances  de  l'Eglise  et 
de  la  société.  Don  Bosco, dans  sa  perspicacité, avait 
vu  le  danger.  Il  savait  que  le  petit  théâtre  pouvait 
contribuer  à  entretenir  la  joie  dans  ses  écoles,  à  en 
bannir  l'ennui,  conseiller  du  vice.  Il  n'ignorait  pas 
non  plus  que  dans  trop  de  maisons  d'éducation,  par 
manque  de  mesure,  par  la  multiplicité  et  le  carac- 
tère fastueux  des  séances,  on  développe  malheureu- 
sement, dans  les  âmes  impressionnables  de  la  jeu- 
nesse, le  goût  des  spectacles  mondains.  Aussi  bien 
Don  Bosco  voulut  que,  dans  ses  maisons,  les  repré- 
sentations fussent  toujours  intéressantes, instruc- 
tives et  moralisatrices,  mais  simples,  de  nature  à 
ne  pas  exciter  le  désir  d'aller  plus  tard  dans  les 
théâtres  publics  pour  y  chercher  des  sensations 
nuisibles. 

Il  faut,  sans  nul  doute,  de  la  largeur  de  vues 
dans  la  formation  de  la  jeunesse,  dans  l'éducation 
des  passions  et  même  dans  le  soin  de  familiariser 


72  LES    IDÉES    PÉDAGOGIQUES    DE    DON    BOSCO 

les  jeunes  gens  avec  les  dangers  inévitables  de  la 
vie.  Ce  serait  un  mal  de  les  laisser  entrer  dans  le 
monde  sans  une  préparation  suffisante.  Cette  pré- 
paration, toutefois,  doit  être  progressive  et  propor- 
tionnée à  leur  âge,  à  leur  caractère.  Or,  les  séances 
ne  permettent  pas  —  comme  les  lectures  —  de  tenir 
compte  de  ces  nuances  ;  elles  s'adressent  à  tous  in- 
distinctement, aux  grands  et  aux  petits,  aux  forts 
et  aux  faibles.  La  remarque,  du  reste,  porte  moins 
surla  trop  grande  licence  des  sujets  représentés  que 
sur  la  manie  de  n'exhiber  que  des  pièces  à  grand 
effet,  qui  nécessairement  développent  dans  la  jeu- 
nesse le  goût  des  spectacles  passionnants  et  dépo- 
sent, jusque  dans  la  subconscience  des  petits,  les 
germes  de  mal  qui  lèveront  plus  tard.  C'est  à  quoi 
Don  Bosco  conseillait  d'apporter  tous  ses  soins. 

Son  amour  le  rendait  ingénieux  à  gagner  le  cœur 
des  enfants.  Il  s'intéressait  vraiment  à  ses  élèves  ; 
les  suivait  tous  de  très  près  et,  de  plus,  se  faisait  re- 
mettre régulièrement  par  les  professeurs  des  notes 
sur  chacun  des  enfants  de  la  maison.  Ces  notes,  il 
les  comparait,  les  complétait,  il  y  ajoutait  ses  appré- 
ciations et  les  classait. 

Il  connaissait  de  la  sorte  chacun  de  ses  enfants  et 
s'en  servait  pour  leur  bien.  Il  appelait  près  de  lui 
ceux  qui  avaient  besoin  d'un  avis  spécial.  Les  élèves 
qui  venaient  le  voir  étaient  traités  avec  des  égards, 
comme  des  visiteurs  de  marque.  Il  les  installait  dans 
un  bon  fauteuil,  leur  parlait  paternellement,  don- 
nait au  départ  un  petit  cadeau  et  les  reconduisait 
jusqu'à  la  porte  avec  beaucoup  d'aménité.  «  Une 
conversation  avec  Don  Bosco  valait  toute  une  re- 
traite »,  disait  Don  Rua,  un  de  ses  disciples,  plus 
tard  son  successeur. 


LES    IDEES    PEDAGOGIQUES    DE    DON    BOSCO  16 

Don  Eosco  épiait  l'occasion  de  prouver  aux  en- 
fants combien  tous  étaient  présents  à  son  cœur.  A 
l'occasion  de  leur  fête  patronale,  il  leur  glissait  un 
billet  renfermant  des  souhaits,  quelquefois  des  con- 
seils, aussi  des  avertissements.  Le  dernier  jour  de 
l'an,  il  distribuait, comme  étrennes,  des  billets  per- 
sonnels pour  chacun  de  ses  enfants.  Il  en  écrivit  jus- 
que 575  en  1862. 

Les  enfants  faibles  étaient,  comme  les  malades, 
l'objet  d'une  attention  spéciale.  Il  examina  per- 
sonnellement les  sujets  renseignés  comme  incapa- 
bles ;  il  leur  faisait  apprendre  près  de  lui  une  leçon 
et  les  interrogeait  ou  leur  donnait  un  devoir  à  faire, 
sous  ses  yeux.  Il  se  rendait  compte  ainsi  de  leur 
capacité  intellectuelle  et  donnait  aux  professeurs 
et  aux  surveillants  des  conseils  en  conséquence.  De 
cotte  manière,  plus  d'un  élève  réputé  incapable 
d'étudier  devint  un  excellent  sujet. 

Don  Bosco  s'abaissait  à  d'autres  occupations 
moins  nobles  que  celles  de  professeur  ou  de  direc- 
teur. Dans  le  début  surtout,  alors  qu'il  n'y  avait 
dans  la  maison  aucune  personne  de  service,  il 
vaquait  avec  sa  mère  à  toute  espèce  de  travaux 
domestiques.  Pour  épargner  à  ses  orphelins  des 
frais  de  couture,  il  taillait  et  confectionnait  les  pan- 
talons, les  caleçons,  les  gilets,  ou  bien  les  réparait. 
D'autre  fois,  pour  soulager  sa  mère,  il  fendait  le 
bois,  allumait  le  feu,  balayait  les  chambres,  écos- 
sait  les   haricots   et    pelait    les  pommes   de   terre. 

Mais  ce  qui  faisait  l'admiration  de  tous,  c'était 
de  le  voir  ceindre  un  tablier  et  faire  la  cuisine.  Alors 
les  enfants,  raconte  Don  Bonetli  dans  les  Cinq 
Lustres,  mangeaient  de  meilleur  appétit,  il  leur 
semblait  que  la  soupe,  la  polenta  avaient  un  : 


74  LES    IDÉES    PÉDAGOGIQUES    DE    DON    BOSCO 

exquis  quand  c'était  Don  Bosco  qui  les  préparait. 
D'ailleurs,  c'était  Don  Bosco  qui  servait  à  table  et 
il  assaisonnait  le  service  d'agréables  facéties,  t  Tiens, 
disait-il  à  l'un,  mange  cette  soupe,  c'est  moi  qui 
l'ai  faite.  »  A  un  autre  :  «  Allons,  mange  bien,  fais 
honneur  au  cuisinier.  »  Il  ajoutait  en  servant  un  troi- 
sième :  «  Vois-tu,  mon  enfant,  je  voudrais  encore  te 
donner  un  morceau  de  viande,  mais  patience  !  Dès 
que  je  trouverai  un  bœuf  qui  n'aura  pas  de  maître, 
nous  ferons  un  grand  régal.  »  Ces  plaisanteries  et 
d'autres  semblables  amusaient  les  enfants  et  leur 
faisaient  oublier  toute  espèce  de  superflu.  Ils  man- 
geaient joyeux  et  de  bon  appétit  ;  que  leur  man- 
quait-il ?  » 

Cette  ingéniosité,  qui  lui  suggéra  mille  moyens 
pour  gagner  les  cœurs, se  manifesta  aussi  dans  l'art 
de  frapper  les  esprits  par  ses  façons  originales  de 
présenter  les  idées. 

Les  premiers  élèves  des  écoles  du  soir  furent  des 
ouvriers  dont  bon  nombre  ne  savaient  même  pas 
lire.  Ils  y  venaient,  en  habits  de  travail  tout  maculés 
et  couverts  de  poussière,  mais  joyeux  et  remplis 
d'entrain,  chercher  l'instruction  qui  leur  manquait. 
Ce  fut  pour  eux  que  Don  Bosco  composa  son  petit 
traité  du  Système  métrique  qui  a  été  un  des  pre- 
miers ouvrages  élémentaires  écrits  en  italien  sur  ce 
sujet  et  qui  initia  le  peuple  à  la  connaissance  des 
nouvelles  mesures  légales.  Pour  faire  entrer  ces 
notions  dans  la  tête  de  ces  apprentis-maçons  et 
autres,  il  composa  sur  la  matière  un  dialogue  humo- 
ristique qui  eut  l'honneur  de  la  scène  et  fit  beaucoup 
rire. 

Le  grand  souci  de  la  préservation  des  âmes  et 
de  leur  élévation  ne  lui  fait  donc  jamais  perdre  de 


LES    IDÉES    PÉDAGOGIQUES    DE    DON    BOSCO  75 

vue  les  droits  des  corps  ni  les  intérêts  temporels. 

La  joie  la  plus  entière  épanouira  ces  yeux  d'en- 
fants et  sur  les  fronts  des  adolescents  brillera  la 
lumière  de  la  pureté  intérieure.  Les  jeux,  les  prome- 
nades, les  distractions  de  toute  nature  viendront 
alterner  avec  les  exercices  de  la  journée.  Aux  heures 
des  repas,  une  nourriture  substantielle  et  variée 
donnée,  comme  de  droit,  à  ces  corps  en  voie  de 
formation  et  qui  pour  la  plupart  des  élèves  seront 
l'outil  premier  dans  le  travail  de  la  vie. 

Mais  cette  nourriture,  le  fruit  du  travail  des  aînés 
ou  le  don  de  la  charité,  Don  Bosco  voulut  qu'on  la 
respectât.  Aucun  gaspillage  ne  trouva  grâce  aux 
yeux  du  saint  prêtre  ;  les  élèves  qui,  en  ce  point,  ne 
tenaient  pas  compte  des  avertissements,  étaient 
renvoyés  sans  pitié. 

Le  succès  des  élèves  le  préoccupait  beaucoup  et 
aussi,  plus  tard,  leur  réussite  dans  le  monde.  Les 
anciens  élèves  qui  revenaient  voir  leur  grand  ami, 
Don  Bosco,  trouvaient  près  de  lui  conseil  et  aide. 
Plus  d'un,  éprouvé  par  l'infortune,  reçut  à  l'oratoire, 
en  attendant  un  emploi,  le  secours  nécessaire  el 
Don  Bosco  eut  toujours  la  prévenante  délicatesse 
de  ne  pas  le  faire  deman. 

Pour  former  ses  élèves  à  la  prévoyance  autant  que 
pour  s'opposer  aux  sectes  qui  cherchaient  à  Ks 
attirer  par  l'appât  d'avantages  matériels,  Don  13 
fonda  entre  eux  une  société  de  secours  mutuels. 
Ce  fut  la  première  société  de  ce  genre  fondre  par  les 
calholi'jucs.  Elle  servit  de  modèle  à  beaucoup  d'au- 
tres. Son  but  était  l'assistance  des  sociétain 
de  maladie  ou  de  chômage.  On  donnait  un  sou  par 
semaine,   dette  société  rendit    de  services. 

Tout  membre  qui  tombait  malade  ou  qui  étaj 


76  LES    IDÉES    PÉDAGOGIQUES    DE    DON    BOSCO 

duit  au  chômage  recevait  chaque  jour  l'équivalent 
de  son  travail.  Beaucoup  de  jeunes  gens  ont  gardé 
bon  souvenir  des  subsides  qui  leur  furent  alloués 
et  qui  dépassaient  souvent  les  sommes  versées.  Ils 
attribuèrent  ce  surcroît  à  la  libéralité  de  Don  Bosco. 
En  faisant  ainsi  œuvre  de  véritable  philanthrope  le 
pédagogue  ne  perdait  pas  de  vue  le  grand  but  de  sa 
vie  :  atteindre  les  âmes  par  le  corps.  Aussi  engageait- 
il  les  membres  de  la  société  Saint-Louis  à  fréquenter 
les  sacrements  et  à  communier  au  moins  tous  les 
quinze  jours.  «  On  ramène  plus  facilement  les  âmes 
par  un  peu  de  charité  que  par  beaucoup  de  science.  * 
C'était  un  de  ses  dictons  préférés. 


11.Le6  leviers  de  l'œuvre  éducative 


Don  Bosco  répétait  souvent  :  «  La  parole  du  prê- 
tre, quelle  qu'elle  soit,  doit  partout  et  toujours  avoir 
une  saveur  de  vie  éternelle.  »  Cette  maxime,  il  la 
mettait  en  pratique  avec  les  étrangers,  mais  sur- 
tout avec  ses  élèves,  qu'il  regardait  comme  un  dépôt 
sacré  que  Dieu  lui  confiait.  Parlant  d'eux,  il  disait  : 
Dieu  nous  a  envoyé,  Dieu  nous  envoie,  Dieu  nous 
enverra  des  enfants.  Oh  l  combien  d'enfants  Dieu 
nous  enverra,  si  nous  correspondons  à  sa  grâce  ! 
Mettons-nous  donc  à  l'œuvre,  et  ne  recelons  devant 
aucun  sacrifice  pour  les  sanctifier  et  les  sauver.  » 

Aussi,  dès  qu'on  lui  amenait  un  nouvel  élève,  la 
première  parole  qu'il  lui  adressait  regardait  le  salut. 
Son  affabilité,  ses  manières  affectueuses,  son  visage 
serein  lui  ouvraient  les  cœurs  et  les  disposaient  à  la 


LES    IDÉES    PÉDAGOGIQUES    DE    DOS    BOSCO  77 

confiance.  Pour  encourager  l'enfant  et  dilater  son 
âme,  il  lui  disait  :  «  Mon  enfant,  je  suis  vraiment  heu- 
reux de  te  voir.  Et  toi,  es-tu  content  aussi  d'être 
venu  ?  Comment  t'appelles-tu  ?  De  quel  pays  es-tu  ? 
Et  l'enfant  répondait  à  ces  demandes.  Alors  Don 
Bosco  continuait  :  «  Te  portes-tu  bien  ?  —  As-tu 
encore  tes  parents  ?  —  Trouves-tu  le  pain  bon  ?  — 
As-tu  bon  appétit  ?  » 

Après  s'être  ouvert  le  cœur  de  l'enfant  par  ces 
interrogations  aimables,  Don  Bosco  changeait  de 
sujet  et  d'un  air  un  peu  plus  sérieux,  il  disait  :  «  Eh 
bien  !  mon  enfant,  je  veux  être  ton  ami. Et  toi,  se- 
ras-tu aussi  l'ami  de  Don  Bosco  ?  Je  veux  t'aider  à 
sauver  ton  âme  ;  toi  aussi  tu  m'aideras.  Dis-moi 
un  peu  :  Ton  âme  est-elle  en  bonne  santé  ?  Tu  étais 
bon  et  pieux  dans  ton  village,  tu  le  deviendras  plus 
encore  ici,  n'est-ce  pas  ?  T'es-tu  déjà  confessé  ?  Te 
confessais-tu  bien  au  pays  ?  Tu  me  donneras  la  clé 
de  ton  cœur,  car  je  voudrais  que  nous  allions  en- 
semble au  Paradis. As-tu  compris  ce  que  je  demande 
de  toi  ?  Tu  viendras  me  trouver,  nous  causerons 
ensemble.  Je  te  dirai  des  choses  qui  te  feront  plaisir. 
Et  l'enfant  souriait,  faisait  des  signes  d'assenti- 
ment ou  répondait  par  monosyllabes,  baissait  Us 
yeux  et  rougissait,  selon  la  nature  des  interroga- 
tions. Don'Bosco  le  regardait  d'un  œil  scrutateur 
et   devinait   approximativement   son   caractère   et 
l'état  de  son  âme. 

Quand  Don  Bosco  se  trouvait  en  présence  d'un 
enfant  vif,  éveillé  et  qui  paraissait  Intelligent,  il  lui 
disait  sans  détour  :  «  Me  donneras-tu  la  clé  ?  — 
Quelle  clé,  celle  de  ma  malle  ?  »  Et  Don  Bosco,  sou- 
riant aimablement,  répliquait:  ■  Celle  de  ton  âme.» 
C'est  ainsi  que  Don  Bosco,  avec  son  zèle  d'apôtre, 


78  LES    IDÉES    PÉDAGOGIQUES    DE    DON    BOSCO 

attirait  à  lui  l'âme  des  enfants  et  y  jetait  la  semence 
des  bonnes  résolutions. 

D'autres  fois,  Don  Bosco  descendait  dans  la  cour 
et  était  aussitôt  entouré  d'une  foule  d'enfants.  Les 
nouveaux  venus  se  tenaient  un  peu  à  l'écart.  Au 
bout  de  quelque  temps,  il  les  appelait  à  lui  et  leur 
glissait  à  l'oreille  un  petit  mot  confidentiel.  A  l'un, 
il  disait  :  «  Tu  seras  sage,  n'est-ce  pas,  et  nous  serons 
amis  ?»  A  un  autre  :  «  Don  Bosco  t'aime  bien  et 
t'aidera  à  sauver  ton  âme.  »  —  A  un  troisième  :  «  Le 
bon  Dieu  t'a  envoyé  ici,  sais-tu  pourquoi  ?  Pour  que 
tu  deviennes  chaque  jour  plus  snge  etplus  vertueux». 
A  un  quatrième  :  «  La  Madone  veut  que  tu  lui  donnes 
ton  cœur  ».  A  un  cinquième  :  «  Le  bon  Dieu  veut 
faire  de  toi  un  saint  Louis  de  Gonzague  ». 

Don  Bosco  assurait  que  les  enfants  à  qui  on  parle 
ainsi  sont  contents,  ouvrent  leur  cœur  et  entrent 
dans  la  voie  de  la  piété  ;  ils  deviennent  les  amis  de 
leurs  supérieurs  et  leur  donnent  toute  confiance. 
Leur  dire  tout  de  suite  clairement  et  sans  ambages 
ce  qu'on  demande  d'eux  pour  le  bien  de  leur  âme, 
gagne  leur  cœur. 

«  Qu'on  tienne  compte  de  cet  avis,  disait  Don 
Bosco,  il  est  le  fruit  d'une  longue  expérience.  Le 
jeune  homme,  ajoutait-il,  aime, plus  qu'on  ne  pense, 
à  entendre  parler  de  ses  intérêts  spirituels,  et  il 
comprend  par  là  qu'on  l'aime  chrétiennement  et 
qu'on  lui  veut  du  bien.  » 

La  première  chose  que  Don  Bosco  demandait 
d'un  élève  à  son  entrée  à  l'oratoire,  c'était  une  bonne 
confession.  Il  la  sollicitait  par  toutes  les  industries 
que  lui  suggérait  son  zèle  et  manquait  rarement  de 
l'obtenir.  D'ailleurs,  sa  charité  douce  et  paternelle 
suffisait  à  cela  :  il  était  tellement  bon  et  affable  ! 


LES    IDÉES    PÉDAGOGIQUES    DE    DON    BOSCO  79 

Nous  avons  vu  comment  la  Providence  envoya  à 
Don  Bosco  un  premier  pensionnaire,  en  1847.  Lors- 
que ce  pauvre  enfant  se  fut  réchauffé  et  séché,  Ma- 
man Marguerite  lui  servit  une  soupe  bien  chaude 
avec  du  pain.  Puis,  pendant  que  Don  Bosco  trans- 
portait pour  l'hôte  son  propre  matelas  à  la  cuisine, 
Marguerite  fit  au  jeune  homme  un  petit  discours  sur 
la  nécessité  du  travail, de  l'honnêteté, de  la  religion. 

Cette  exhortation  fut  l'origine  d'un  usage  qui  se 
conserva  dans  les  Maisons  salésiennes  et  qu'on 
appelle  le  mol  du  soir.  C'est  une  allocution  paternelle 
et  familière  que  Ton  fait  aux  enfants  avant  qu'ils 
aillent  se  coucher. 

Don  Bosco  ne  manqua  jamais  de  la  faire  lui-même 
et  ordonna  aux  supérieurs  des  maisons  de  ne  pas 
l'abandonner  à  d'autres. 

Quand  le  maître  tient  fortement  en  ses  mains  le 
cœur  de  l'élève, quand  par  les  procédés  de  mansué- 
tude et  de  patience  il  a  bien  mérité  de  commander 
à  l'enfant  au  nom  de  cette  forte  autorité  de  l'amour, 
doucement,  sans  heurts  ni  secousses,  il  le  porte  vers 
le  monde  surnaturel.  Il  lui  fait  aimer  la  prière,  il  lui 
enseigne  la  religion,  il  se  sert  de  tout,  d'une  prome- 
nade comme  d'une  explication  en  classe, d'une  répri- 
mande comme  d'un  éloge  pour  élever  sa  pensée  plus 
haut.  Il  le  met  en  contact  avec  les  sources  de  la  grâce 
dans  les  sacrements  ;  il  lui  fait  aimer  Jésus,  comme 
son  Sauveur,  et  Marie,  comme  sa  Mère  et  sa  dé 
fense  ;  il  lui  montre  la  laideur  du  vice  et  le  charme 
de  la  vertu,  tout  cela  simplement,  à  propos  de  rien 
et  de  tout,  sans  insister,  mais  d'un  ton  convaincu, 
l'œil  fixé  sur  le  but  suprême. 

Le  système  de  Don  Bosco  trouve  donc  sa  princi- 
pale force  dans  la  foi. 


80  LES    IDÉES    FÉDAGOGIQUES    DE    DON    BOSCO 

«  La  foi  vient  par  l'ouïe  »,  dit  saint  Paul  ;  on  ne 
peut  avoir  cette  foi  qui  opère  par  la  charité  sans 
une  instruction  religieuse  solide  ;  les  maîtres  salé- 
siens  devront  donner  cette  instruction.  Outre  le 
catéchisme  de  l'école  et  les  instructions  du  diman- 
che, il  y  aura,  chaque  soir,  après  la  prière,  un  petit 
mot  de  foi  et  de  religion,  jeté  dans  les  âmes  par  le 
directeur 

Après  l'enseignement  religieux,  la  prière  ;  sans  la 
prière  point  de  salut.  Don  Bosco  le  savait  ;  aussi,  il 
a  voulu  que  chaque  matin  dans  ses  maisons  tout  le 
monde  eût  la  prière  par  excellence, la  sainte  messe. 
Pendant  la  messe,  on  dit  la  prière  du  matin,  et  l'on 
récite  le  chapelet  en  entier. 

Toute  l'assistance  prie  à  haute  voix,  car  l'enfant 
qui  ne  parle  pas,  ne  prie  pas.  Qu'il  est  doux  d'en- 
tendre ces  invocations  à  la  Mère  de  la  divine  grâce, 
répétées  en  chœur  par  des  centaines  de  voix  ;  c'est 
le  spectacle  qu'offrent  chaque  matin  les  maisons 
salésiennes. 

L'homme  est  déchu,  c'est  une  vérité  de  foi.  Par 
suite  de  sa  déchéance  originelle  il  est  porté  au  mal, 
dès  son  enfance.  Il  faut  donc  lui  donner  un  remède 
qui  le  guérisse  et  le  fortifie.  Les  élèves  de  Don  Bosco 
trouvent  ce  remède  dans  la  confession  et  la  commu- 
nion fréquente. 

L'exercice  du  matin  se  termine  par  une  lecture 
pieuse  que  l'on  fait  en  forme  de  méditation  et  qui 
permet  aux  maîtres  et  aux  élèves  qui  ont  communié 
de  faire  convenablement  l'action  de  grâce  sans  se 
séparer  de  la  communauté. 

Disons  encore  que  l'école  est  toute  imprégnée  de 
foi  dans  les  manuels  classiques,  dans  l'enseignement 
des  professeurs  et  que  Jésus-Christ,  l'auteur  et  le 


LES    IDÉES    PÉDAGOGIQUES    DE    DON    B<SCO  81 

consommateur  de  la  foi  est  là,  au  milieu  de  l'éta- 
blissement, comme  un  foyer  de  lumière  et  d'amour 
surnaturel  autour  duquel  gravite  toute  la  maison  et 
l'on  comprendra  comment  l'éducation  salésienne, 
d'ailleurs  si  sage  et  si  humaine,  si  conforme  à  la 
nature  de  l'enfant,  n'a  pas  une  moindre  valeur  sur- 
naturelle et  chrétienne  ;  en  un  mot,  que  le  système 
éducateur  de  Don  Bosco  rep'ose  sur  les  deux  vraies 
bases  de  toute  éducation,  la  nature  et  la  grâce,  la 
raison  et  la  foi. 

Don  Bosco  avait  reçu  la  double  mission  d'instruire 
et  de  sanctifier  la  jeunesse,  que  l'on  ne  peut  d'ail- 
leurs guère  sanctifier  sans  l'instruire.  Dans  ce  but 
d'éducation  chrétienne  il  s'occupa  des  classiques 
italiens  et  latins. Les  classiques  italiensfurent  expur- 
gés de  tout  ce  qui  aurait  pu  faire  du  mal  à  l'âme  des 
enfants  et  des  jeunes  gens.  Cette  correction  était 
tellement  opportune,  qu'en  peu  de  temps  on  écoula 
80  mille  exemplaires  des  ouvrages  expurgés.  Don 
Bosco  fit  le  même  travail  sur  les  classiques  latins 
de  l'antiquité  païenne,  puis,  à  côté  de  cette  collec- 
tion révisée,  il  édita  sa  belle  collection  d'auteurs 
chrétiens,  grecs  et  latins.  Il  fit  ce  travail  en  l'année 
1868,  précédant  ainsi  les  travaux  analogues  entre- 
pris en  France  par  Don  Guéranger  et,  en  Belgique, 
par  le  chanoine  Guillaume. 

Tout  dans  l'école  salésienne  converge  vers  cette 
puissante  idée  de  la  présence  divine.  Dès  le  lever, 
les  regards  sont  fixés  sur  le  Christ,  notre  mode! 
aucun  moment  de  la  journée, cet  aliment  de  la  piété 
ne  fera  défaut  jusqu'au  soir.  Au  dortoir  même,  une 
lecture  pieuse  bercera  doucement  ces  têtes  (Tentant 
dans  le  royaume  des  rêves  angéliques,  et  lorsque 
l'assistant   dira,   en   guise   de   bonsoir   :    Tu  autem 

i .    >  OR    BQ800.  —   6 


82  LES    IDÉES    PÉDAGOGIQUES    DE    DON    BOSCO 

Domine,  très  peu  de  réponses  s'élèveront  dans  le  si 
lence  de  la  nuit  envahissante. 


Conclusion 


Nous  avons  établi  quelles  sont  les  directives  de 
Don  Bosco  dans  cette  œuvre  si  importante  de  l'édu- 
cation de  la  jeunesse  ;  tout  se  résume  en  un  mot  : 
«  C'est  la  pédagogie  de  l'amour.  »  Le  maître  qui 
l'applique  et  l'élève  qui  en  est  l'objet  puisent  tous 
deux  leur  force  en  Dieu.  Et  mieux  que  d'écrire  de 
savants  traités  sur  cette  matière, Don  Bosco  a  réalisé 
une  œuvre  et  c'est  celle-là  qui  montre  la  valeur 
réelle  de  la  méthode. 

Don  Bosco  a  fait  naître,  sous  la  conduite  de  Dieu, 
une  congrégation  d'hommes  et  une  autre  de  femmes 
dont  les  membres  poussent  l'abnégation  à  l'extrême 
limite.  Leur  premier  but,  c'est  l'enfant.  C'est  avec 
l'enfant  qu'ils  passent  la  journée  entière,  toute 
leur  vie  ;  c'est  en  l'enfant  qu'ils  trouvent  leur  sanc- 
tification. C'est  un  acte  d'amour  parfait  ;  ils  cher- 
chent Dieu  d'abord  et  tout  le  reste  leur  est  donné 
par  surcroît. 

Les  enfants  ensuite,  qui  sont  confiés  à  ces  dévoue- 
ments sous  toutes  les  latitudes  des  deux  mondes, 
rendent  hommage  au  système  de  Don  Bosco. 

Des  milliers  d'élèves,  sous  la  conduite  des  Salé- 
siens,  sont  devenus  de  parfaits  citoyens,  des  chré- 
tiens exemplaires.  Qui  dira  la  somme  d'efforts  dé- 
ployés par  ces  légions  d'enfants  ?  Qui  comptera  les 
prodiges  de  vertus  accomplis  par  cette  jeunesse  ? 


LES    IDÉES    PÉDAGOGIQUES    DE    DON    BOSCO  83 

Qui  estimera  les  fruits  de  sainteté  récoltés  par  ces 
maîtres  dans  les  écoles,  les  oratoires,  les  missions  ? 

A  vrai  dire,  qu'est  auprès  de  ces  résultats  positifs 
sortis  d'une  grande  pensée  et  d'un  grand  cœur, 
l'œuvre  toute  froide  et  quasi  stérile  d'un  Rabelais, 
d'un  Montaigne,  d'un  Malebranche,  d'un  Locke, 
d'un  Pestalozzi,  d'un  Rousseau  et  de  tant  d'autres 
dont  les  noms  se  lisent  dans  l'histoire  de  la  pédago- 
gie ?  Gargantua,  les  Essais,  les  Pensées  sur  l'Educa- 
tion, Léonard  et  Gertrude,  Emile,  ce  sont  autant  de 
pensées  qui  jalonnent  —  telles  des  poteaux  indica- 
teurs —  la  route  de  la  science  éducative.  L'ora- 
toire de  Don  Bosco  est  un  acte  ;  c'est  une  œuvre 
colossale,  édifiée  à  côté  de  tant  d'oeuvres  catholiques 
sur  le  même  granit  de  la  foi ,  que  la  charité  soutient 
et  à  l'abri  desquelles  la  vraie  grandeur  humaine  se 
développe  au  cours  des  siècles. 

L'œuvre  de  Don  Bosco  a  d'ailleurs  reçu  l'appro- 
bation et  les  éloges  d'une  foule  d'hommes  d'Etat, 
de  sociologues  et  d'éducateurs.  Nous  ne  citerons 
qu'un  témoignage,  parce  qu'il  est  caractéristique 
de  la  méthode  de  Don  Bosco. 

«  Un  ministre  de  la  reine  d'Angleterre,  visitant 
l'Oratoire  Saint-François  de  Sales,  à  Turin,  fut  in- 
troduit dans  une  vaste  salle  où  étudiaient  500jeu- 
nes  gens.  Il  ne  put  s'empêcher  d'admirer  cette  mul- 
titude d'écoliers  observant  un  rigoureux  silence 
quoiqu'il  n'y  eût  personne  pour  les  surveiller.  Son 
admiration  fut  plus  grande  encore  quand  il  apprit 
que,  dans  toute  l'année,  on  n'avait  pas  eu  à  regretter 
une  seule  parole  de  dissipation  ni  même  une  seule 
occasion  de  punir  ou  de  menacer  d'une  punition, 
t  Comment  est-il  possible,  dites-moi,  d'obtenir  un 
tel  silence,  une  discipline  aussi  parfaite  ?  Nous,  dit-il 


84  LES    IDÉES    PÉDAGOGIQUES    DE     DON    BOSCO 

à  son  secrétaire,  écrivez  la  réponse  qu'on  va  nous 
donner.  —  Monsieur,  répondit  le  supérieur  de  réta- 
blissement, les  moyens  dont  nous  usons  ne  peu- 
vent pas  être  employés  chez  vous.  —  Pourquoi  ?  — 
Parce  que  ce  sont  des  secrets  révélés  seulement  aux 
catholiques.  —  Quels  sont  ces  secrets  ?  —  La  con- 
fession et  la  communion  fréquentes,  la  messe  tous 
les  jours  bien  entendue.  —  Vous  avez  raison,  nous 
manquons  de  ces  puissants  moyens  d'éducation. 
Mais,  n'y  en  a-t-il  pas  d'autres  ?  —  Si  on  ne  se  sert 
pas  de  ces  éléments  que  fournit  la  Religion,  il  faut 
recourir  à  la  menace  ou  au  bâton  !  —  Vous  avez 
raison  !  Vous  avez  raison  !  Ou  la  religion  1  ou  le 
bâton  !  Je  veux  raconter  cela  à  Londres.  » 

Le  D.  Fcertser,  dans  son  ouvrage  Ecole  et  Carac- 
tère, résumant  en  une  dernière  analyse  ses  idées 
sur  la  discipline  scolaire,  émet  l'opinion  suivante  : 

«  En  dehors  des  leçons  de  morale —  destinées  à 
compléter  l'enseignement  religieux  —  le  professeur 
devrait  s'efforcer  d'imprégner  de  l'enseignement 
moral  toute  la  matière  de  l'enseignement. 

a  Pour  moi  il  n'y  a  pas  de  doute  que  la  pédagogie 
pénétrant  ainsi  dans  les  problèmes  de  l'éducation 
du  caractère  réussira  peu  à  peu  à  mitiger  et  à  ré- 
soudre le  grave  conflit  qui  existe  présentement, 
dans  tous  les  pays,  entre  l'école  laïque  et  l'Église. 
Plus  l'école  laïque,  sous  l'influence  de  l'incrédulité 
montante,  ira  abandonnant  les  soins  religieux  de 
l'âme  pour  se  consacrer  de  plus  en  plus  et  exclusi- 
vement à  l'intelligence,  plus  il  paraîtra  évident 
que  le  travail  des  professeurs,  accompli  en  dehors 
des  préoccupations  morales,  se  réduit  à  un  méca- 
nisme rouillé,  destiné  à  s'arrêter  bientôt,  faute  de 
cette  force  motrice  qui  vient  de  l'âme.  Alors  on  dé- 


LES   IDÉES    PÉDAGOGIQUES    DE    DON    BOSCO  80 

couvrira  que  la  cure  morale  de  l'âme,  en  vertu  des 
lois  de  la  psychologie,  réclame  d'être  motivée  et 
fortifiée  par  le  principe  religieux.  » 

Par  une  intuition  admirable,  comme  les  saints  et 
les  hommes  de  génie  en  ont,  Don  Bosco  a  saisi  ce 
côté  poignant  de  la  crise  de  l'école.  Il  fut  «l'homme 
de  son  temps»  et  de  son  pays.  Son  premier  souci  fut 
le  relèvement  du  prolétariat  juvénile,  par  l'appren- 
tissage et  parla  formation  de  la  conscience.  Son  œu- 
vre, répondant  à  une  nécessité  et  étant  visiblement 
soutenue  par  la  Providence,  prit  bientôt  une  am- 
pleur imprévue  et  s'adapta  aux  besoins  de  nom- 
breux pays.  Une  même  pensée  de  charité  chrétienne, 
un  même  amour  des  âmes,  les  mêmes  procédés  de 
bonté,  un  même  enseignement  imprégné  de  l'esprit 
religieux  ont  fait  éclore  dans  tous  ces  établissements 
les  mêmes  fruits  :  des  rangs  les  plus  humbles  —  par- 
fois des  plus  tristes  —  de  la  société  des  hommes  se 
sont  levés. 

La  pédagogie  a-t-elle  un  autre  but  ? 

Dès  lors  Don  Bosco  a  droit  à  une  place  en  vue 
dans  l'histoire  de  la  pédagogie,  comme  à  l'admira- 
tion et  à  la  reconnaissance  de  l'humanité. 


TABLE   DES   MATIÈRES 

1 .  Avant-propos 1 

I. —  NOTICE  BIOGRAPHIQUE 

2 .  Les  influences  du  milieu 4 

3  .   Les  études  d'un  jeune  homme  pauvre 7 

4.  Les  voies  mystérieuses  de  la  Providence.  —  Au 

Valdocco 9 

5.  La  maman  des  orphelins.  — Nouveaux  foyers.  12 

6.  La  pieuse  société  salésienne.  —  Les  Sœurs  de 

Marie-Auxiliatrice 16 

7.  A  côté  de  l'école  et  de  l'atelier,  l'église  et  l'im- 

primerie   19 

8.  Les  luttes.  —  Les  éclats  de  la  grâce 22 

II.    LES    IDÉES    PÉDAGOGIQUES 

1 .  Don  Bosco  pédagogue 27 

2.  L'œuvre  de  Don  Bosco 30 

3  .    La  pédagogie  de  l'amour 37 

4.  Le  système  préventif 11 

5.  De   la   discipline 50 

...    De  la   surveillance 52 

7.  L'esprit  du    système    préventif ." 

8.  La  bonté GO 

9.  De  la  joie!    —  De  l'abandon  1 62 

10.  Don  Bosco  et  les  enfants 

11.  Les  leviers   de  l'œuvre   éducative 

1 2 .  Conclusion 82 

Poitier».  —  Imp.   Marc  Tuliu». 


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